Midterms Américains de 2026 : Et si le plus grand risque pour les accords de Washington était… Washington ?

Trump affaibli, guerre contre l’Iran, tensions commerciales et lobbying de Kigali : la RDC doit préparer dès maintenant l’après-3 novembre

Les Accords de Washington entre la République démocratique du Congo et le Rwanda ont créé une situation géopolitique nouvelle.

Pour la première fois depuis longtemps, la crise de l’Est congolais est directement connectée aux intérêts stratégiques américains : sécurité de l’Afrique centrale, minerais critiques, diversification des chaînes d’approvisionnement, investissements occidentaux et compétition systémique avec la Chine.

Pour Kinshasa, cette évolution constitue une opportunité considérable. Elle donne à la RDC un levier international dont elle ne disposait pas auparavant face au Rwanda et à l’AFC/M23.

Mais elle crée également une vulnérabilité.

Car une question essentielle doit désormais être posée : que deviendront les Accords de Washington si Washington change politiquement ?

C’est précisément le type de question que je pose dans mon ouvrage Comprennent-ils le temps ? La RDC à l’heure des recompositions géopolitiques mondiales.

Comprendre le temps, ce n’est pas seulement analyser ce qui existe aujourd’hui. C’est anticiper ce qui pourrait changer demain et modifier notre marge de manœuvre.

À ce titre, les élections américaines de mi-mandat du 3 novembre 2026 ne constituent pas uniquement un rendez-vous électoral américain. Elles représentent également une échéance géopolitique pour la RDC.

Le 3 novembre est aussi une date congolaise

Les électeurs américains renouvelleront l’ensemble de la Chambre des représentants et 35 sièges du Sénat.

Donald Trump aborde cette échéance dans une position politique fragilisée. Son taux d’approbation se situe autour de 33 %, son niveau le plus faible depuis le début de son second mandat. Les Républicains risquent de perdre la Chambre, tandis que plusieurs élections sénatoriales deviennent particulièrement disputées. Reuters

Trois facteurs pèsent lourdement sur le climat électoral américain.

Le premier est économique. Les électeurs restent préoccupés par le coût de la vie, l’inflation et la dégradation de leur pouvoir d’achat.

Le deuxième est commercial. Les États-Unis ont imposé de nouveaux droits de douane pouvant atteindre 50 % sur près de 20 milliards de dollars de produits canadiens. Le Canada a engagé des représailles, tandis que la guerre commerciale commence à modifier les comportements des consommateurs et les chaînes d’approvisionnement nord-américaines.

Le troisième facteur est géopolitique. La guerre contre l’Iran absorbe une part croissante du capital politique, diplomatique et militaire des États-Unis. Elle exerce une pression considérable sur les prix de l’énergie, désormais revenus autour de 100 dollars le baril, et renforce les inquiétudes de l’opinion publique. Environ 31 % seulement des Américains soutiendraient l’intervention militaire.

La politique étrangère américaine est donc en train d’entrer directement dans le calendrier électoral américain.

Et cela concerne la RDC.

Une architecture stratégique encore vulnérable

Les Accords de Washington ne sont pas seulement un arrangement diplomatique entre Kinshasa et Kigali. Ils constituent progressivement une architecture stratégique à trois dimensions.

La première est sécuritaire : retrait ou désengagement des forces rwandaises, neutralisation des FDLR, respect de la souveraineté congolaise et mise en place de mécanismes de vérification.

La deuxième est économique : intégration régionale, formalisation des chaînes de valeur minières, transparence, investissements et développement d’activités de transformation.

La troisième est géopolitique : garantir aux États-Unis et à leurs partenaires un accès plus sûr aux ressources stratégiques de la région.

En juillet 2026, les importations américaines de cuivre congolais ont atteint un niveau record de 53 290 tonnes, représentant près de 24 % des importations américaines du mois. À titre de comparaison, les États-Unis avaient importé moins de 32 000 tonnes de cuivre congolais durant toute l’année 2024. Reuters

Cette progression montre que la RDC devient progressivement une composante de la sécurité d’approvisionnement américaine.

Mais l’architecture de Washington conserve une faiblesse fondamentale :

Une grande partie de sa force dissuasive repose encore sur l’engagement politique des États-Unis.

Le risque de dépriorisation

Une victoire démocrate à la Chambre n’annulerait pas automatiquement les Accords de Washington. La conduite de la diplomatie américaine demeure largement entre les mains de l’exécutif.

Cependant, la perte du contrôle du Congrès modifierait profondément l’environnement politique de la Maison-Blanche.

Le Congrès contrôle les budgets, certaines autorisations, les enquêtes parlementaires, le suivi de l’administration et une partie des instruments financiers liés à la politique étrangère.

Un président affaibli par les midterms devrait consacrer davantage de temps aux affrontements budgétaires, au contrôle parlementaire, aux tensions politiques intérieures et à la préparation de l’élection présidentielle de 2028.

Pour la RDC, le principal danger porte un nom : la dépriorisation.

Le problème ne serait pas nécessairement l’abandon officiel des Accords de Washington. Il serait plus subtil et peut-être plus dangereux : moins de temps présidentiel, moins de pression sur Kigali, moins de suivi politique, des réactions plus lentes et une capacité réduite à arbitrer les violations.

Pour un accord encore fragile, cette différence pourrait être déterminante.

Le risque d’absorption par la guerre contre l’Iran

Dans toute administration, le capital diplomatique est limité.

Washington doit aujourd’hui gérer simultanément l’Iran, Israël, Gaza, le détroit d’Ormuz, l’Ukraine, la Chine, les tensions commerciales, l’Amérique latine et les élections américaines.

La guerre contre l’Iran élargit désormais ses effets aux routes énergétiques et commerciales du golfe Persique et de la mer Rouge. Elle mobilise les capacités militaires américaines, entretient l’inflation énergétique et augmente le coût politique de la politique étrangère de Donald Trump. Reuters

Dans ce contexte, un dossier africain peut rapidement perdre en visibilité, même lorsque son importance stratégique demeure reconnue.

Une grande puissance n’abandonne pas nécessairement ses intérêts secondaires. Elle cesse simplement de leur consacrer ses meilleures ressources.

Voilà le danger pour Kinshasa.

Le risque transactionnel

Washington regarde aujourd’hui la RDC à travers deux lunettes : la sécurité régionale et les minerais critiques.

Cette convergence constitue une opportunité historique. Mais elle pourrait également devenir un piège.

Si la politique intérieure américaine se durcit, Washington pourrait être tenté de privilégier ce qui lui est immédiatement utile : l’accès au cuivre, au cobalt et au tantale, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement et la réduction de la dépendance à l’égard de la Chine.

La complexité politique et sécuritaire de l’Est congolais risquerait alors de passer au second plan.

La RDC doit éviter que la paix ne devienne simplement le préalable logistique à l’accès aux minerais.

Pour Kinshasa, l’équation doit être inverse :

Les minerais doivent devenir un levier pour produire la sécurité, la souveraineté, les infrastructures et la transformation économique.

Kigali pourrait choisir de jouer la montre

Supposons que Kigali estime que Donald Trump est affaibli, que les Républicains risquent de perdre la Chambre, que Washington est absorbé par le Moyen-Orient et que les États-Unis entreront, après novembre, dans une période de recomposition politique.

Quelle pourrait être sa stratégie rationnelle ?

Attendre.

Retarder. Négocier. Exécuter partiellement. Contester les interprétations. Maintenir suffisamment de coopération pour éviter une rupture avec Washington, sans aller assez loin pour modifier irréversiblement le rapport de force dans l’Est de la RDC.

Il s’agirait d’une stratégie classique : laisser passer le temps jusqu’à ce que le garant perde de l’intérêt, de l’attention ou de la capacité d’action.

Les difficultés de mise en œuvre montrent que ce risque ne peut être négligé. Selon le Baromètre des Accords de paix en Afrique, l’exécution globale des engagements demeurait limitée à environ 35 % à la fin de juillet 2026. Les divergences persistent notamment sur la neutralisation des FDLR et le retrait des forces rwandaises. Actualité.cd

Le facteur temps devient donc central.

Mais la bataille ne se déroule pas seulement sur le terrain ou autour de la table des négociations. Elle se joue également dans les couloirs du pouvoir américain.

Kigali pense Washington comme un système

Le Rwanda ne mène pas seulement une bataille militaire ou diplomatique. Il mène depuis longtemps une bataille d’influence à Washington.

Les documents déposés au titre du Foreign Agents Registration Act montrent que des entités rwandaises recourent à des cabinets américains de conseil et de lobbying. En mars 2025, le Rwanda Development Board a notamment engagé Yorktown Solutions pour fournir des services de conseil stratégique sur les relations économiques du Rwanda avec les États-Unis. Le contrat était évalué à 80 000 dollars par mois, soit potentiellement 960 000 dollars sur une année. Dépôt FARA Global Witness

Le montant n’est pas le véritable sujet. L’essentiel est la doctrine qu’il révèle.

Kigali comprend que la politique américaine ne se joue pas seulement à la Maison-Blanche. Elle se construit aussi au Congrès, dans les commissions parlementaires, au Département d’État, au Pentagone, dans les think tanks, les universités, les médias, les cabinets de lobbying et les réseaux économiques.

Le Rwanda cherche parallèlement à entretenir l’image d’un partenaire sécuritaire fiable, d’un État réformateur, d’un acteur important du maintien de la paix et d’une destination attractive pour les investissements.

Ce capital d’image lui permet de travailler différents réseaux politiques, même lorsque son rôle dans la crise de l’Est congolais devient plus difficile à défendre.

Kigali sait qu’un président américain passe. Mais que le Congrès, les administrations, les fonctionnaires, les think tanks, les universités, les réseaux de sécurité et les cabinets d’influence demeurent.

C’est une diplomatie d’infrastructure politique.

Et c’est exactement ce que la RDC doit construire.

Le terrain démocrate n’appartient pas au Rwanda

Le Rwanda a tout intérêt à entretenir des relais dans les différents camps politiques américains. Il ne veut pas dépendre exclusivement de l’administration Trump et cherche vraisemblablement à préserver ses accès en cas de victoire démocrate à la Chambre ou d’alternance présidentielle en 2028.

C’est une stratégie classique de couverture politique.

Mais il serait intellectuellement erroné de présenter le camp démocrate comme un bloc pro-rwandais.

Le 25 juin 2026, cinq sénateurs démocrates — Tim Kaine, Cory Booker, Chris Van Hollen, Peter Welch et Jeff Merkley — ont demandé au secrétaire d’État Marco Rubio de renforcer la diplomatie américaine sur le conflit entre la RDC et le Rwanda.

Ils ont notamment relevé la poursuite des opérations du M23 soutenu par le Rwanda, la question du retrait des forces rwandaises, les déplacements massifs de populations et la nécessité d’une pression américaine durable. Plusieurs de ces sénateurs avaient déjà interpellé l’administration Trump en novembre 2025 sur les faiblesses structurelles du processus de Washington. Bureau du sénateur Tim Kaine

Le terrain démocrate peut donc devenir une opportunité majeure pour Kinshasa.

Les sensibilités démocrates sont traditionnellement fortes sur les droits humains, la protection des civils, les déplacements de populations, la responsabilité des forces armées, le droit international et la transparence des chaînes d’approvisionnement.

Or la crise de l’Est congolais touche précisément à ces questions.

Le 2 mars 2026, le Trésor américain a sanctionné les Forces rwandaises de défense et quatre hauts responsables militaires, affirmant que les RDF soutenaient, entraînaient et combattaient aux côtés du M23. Le 25 juin, Washington a également sanctionné une raffinerie d’or et un réseau rwandais accusés de participer au commerce illicite de minerais lié au M23. Département du Trésor des États-Unis

La RDC dispose donc d’éléments factuels permettant de construire une coalition bipartisane autour de la souveraineté, des droits humains, de la sécurité régionale et de la traçabilité des minerais.

Le vrai danger : une RDC « Trump-centrique » face à un Rwanda « Washington-centrique »

Voilà l’un des risques stratégiques les plus sérieux.

Si la diplomatie congolaise raisonne selon l’équation :

Trump = Washington,

elle devient vulnérable à chaque changement politique américain.

Kigali semble raisonner selon une équation beaucoup plus complète :

Maison-Blanche + Congrès + administrations + lobbying + think tanks + médias + réseaux économiques = Washington.

Cette différence est fondamentale.

La RDC ne peut pas laisser Kigali préparer l’après-Trump pendant que Kinshasa négocie encore exclusivement avec Trump.

Elle doit donc « détrumpiser » les Accords de Washington sans désengager Donald Trump.

Cette formule peut paraître paradoxale. Elle ne l’est pas.

Kinshasa doit tirer pleinement profit du poids politique du président américain tant qu’il existe, tout en transformant les accords en une architecture capable de survivre aux midterms, à une Chambre démocrate, à l’élection de 2028 et à une future administration poursuivant d’autres priorités.

C’est cela, la maturité stratégique.

Une autre course contre le temps : l’autonomisation apparente de l’AFC/M23

La RDC ne doit surtout pas considérer que la normalisation interétatique avec Kigali réglera automatiquement la question de l’AFC/M23.

Au contraire, plus le temps passe, plus le risque augmente de voir le mouvement consolider ses structures politiques, militaires, économiques et administratives jusqu’à apparaître progressivement comme un acteur autonome.

Aujourd’hui, le soutien rwandais à l’AFC/M23 demeure un élément central de l’équation sécuritaire.

Mais demain, si le mouvement consolide une administration territoriale, des forces armées, des circuits économiques, des systèmes de taxation, des réseaux locaux et une capacité propre de négociation, Kigali pourra chercher à modifier la perception internationale du conflit.

Le narratif pourrait alors évoluer de :

« conflit régional impliquant le Rwanda »

vers :

« crise politique intérieure opposant Kinshasa à un mouvement politico-militaire congolais ».

Ce basculement permettrait au Rwanda de se retirer progressivement de la façade du conflit tout en conservant une influence indirecte sur son évolution.

Le risque est donc que Kigali transforme progressivement un levier régional soutenu de l’extérieur en acteur congolais apparemment autonome.

Washington pourrait alors considérer que la dimension RDC–Rwanda a été traitée par les Accords de Washington, tandis que la question de l’AFC/M23 relèverait désormais principalement d’un dialogue intercongolais, du processus de Doha ou d’une négociation politique directe entre Kinshasa et le mouvement.

Ce serait une grave erreur stratégique.

Car cela reviendrait à dissocier le symptôme de sa profondeur régionale.

La question n’est donc pas seulement : « Le Rwanda respecte-t-il les accords ? »

Elle est également : « Pendant que nous négocions avec Kigali, que devient l’AFC/M23 sur le terrain ? »

Chaque mois qui passe peut renforcer son contrôle territorial, ses ressources financières, sa capacité administrative, ses réseaux économiques, sa présence militaire et sa prétention à devenir un interlocuteur politique incontournable.

En géopolitique, le contrôle durable d’un territoire finit souvent par produire une réalité politique que la diplomatie doit ensuite prendre en compte.

Kinshasa doit donc mener simultanément les deux batailles :

À Washington : traiter la dimension interétatique RDC–Rwanda.

À Doha : traiter l’AFC/M23 sans perdre de vue sa profondeur régionale.

Les deux processus doivent être étroitement articulés.

Il faut empêcher que la communauté internationale adopte l’équation simplificatrice suivante :

« Rwanda traité = dimension régionale réglée ; AFC/M23 = problème intérieur congolais. »

La RDC doit documenter en permanence les chaînes de commandement, les flux financiers, les approvisionnements militaires, les circuits commerciaux, les mouvements transfrontaliers et les soutiens logistiques.

L’autonomisation apparente de l’AFC/M23 ne signifie pas nécessairement son autonomie stratégique réelle.

Parallèlement, Kinshasa doit reconstruire rapidement sa propre présence dans les zones affectées : administration, justice, services publics, sécurité, économie, infrastructures et cohésion nationale.

On ne lutte pas seulement contre un mouvement armé par la diplomatie ou par les armes. On l’affaiblit aussi en réduisant les espaces politiques, économiques et sociaux dans lesquels il peut s’enraciner.

La doctrine devrait donc être claire :

Ne pas laisser le temps transformer une rébellion soutenue de l’extérieur en réalité politique intérieure durable.

Neuf recommandations pour la diplomatie congolaise

LA PREMIÈRE RECOMMANDATION CONSISTE À BIPARTISANISER IMMÉDIATEMENT LE DOSSIER CONGOLAIS AUX ÉTATS-UNIS.

A La RDC commettrait une erreur stratégique majeure si elle venait à être perçue à Washington comme « le partenaire africain de Donald Trump ». La défense des intérêts congolais doit dépasser les affinités partisanes et s’organiser simultanément auprès des Républicains et des Démocrates, de la Chambre des représentants et du Sénat, mais aussi du Département d’État, du Pentagone, du Trésor, des think tanks, des universités, des entreprises américaines et des médias stratégiques.

Un accord soutenu par les deux camps peut survivre aux alternances politiques, tandis qu’un accord excessivement personnalisé devient vulnérable dès que son principal promoteur s’affaiblit ou quitte le pouvoir. La diplomatie congolaise devrait donc engager sans délai une véritable offensive de bipartisanisation stratégique, fondée sur deux démarches complémentaires :

auprès des Républicains, la RDC doit insister sur les minerais critiques, la compétition avec la Chine, le corridor de Lobito, la sécurité régionale et les investissements américains.

auprès des Démocrates, elle doit davantage mettre en avant les droits humains, la protection des civils, les déplacements de populations, les violations documentées, l’intégrité territoriale et la lutte contre le commerce illicite des minerais.

Il ne s’agit pas de tenir deux discours contradictoires, mais de présenter la même réalité congolaise à travers les préoccupations propres à chacun des deux grands camps américains.

LA DEUXIÈME RECOMMANDATION CONSISTE À CONSTRUIRE UNE VÉRITABLE INFRASTRUCTURE D’INFLUENCE CONGOLAISE À WASHINGTON.

Il ne suffit pas de signer ponctuellement un contrat avec un cabinet de lobbying. La RDC doit disposer d’un écosystème permanent : présence professionnelle auprès du Congrès, cellule dédiée aux think tanks, partenariats universitaires, relations structurées avec les médias américains, mobilisation de la diaspora et briefings réguliers auprès des commissions compétentes.

Il faut passer du lobbying occasionnel à une diplomatie d’influence.

LA TROISIÈME RECOMMANDATION EST DE TRANSFORMER LES ACCORDS DE WASHINGTON EN INTÉRÊTS AMÉRICAINS DURABLES.

La meilleure garantie américaine n’est pas une déclaration. C’est un intérêt.

Si de grandes entreprises américaines investissent plusieurs milliards de dollars en RDC, si leur industrie dépend davantage du cuivre et du cobalt congolais, si le corridor de Lobito devient essentiel à leurs chaînes de valeur et si leurs institutions financières financent des infrastructures stratégiques, alors la stabilité

congolaise deviendra un intérêt national américain, quelle que soit la majorité au Congrès.

La RDC doit passer de :

« Les États-Unis nous soutiennent »

à :

« Les États-Unis ont trop à perdre si la RDC est déstabilisée ».

LA QUATRIÈME RECOMMANDATION CONSISTE À S’APPUYER SUR LES DÉMOCRATES CRITIQUES DE KIGALI ET ALIMENTER LES DÉCIDEURS AMÉRICAINS EN INFORMATIONS CRÉDIBLES ET VÉRIFIABLES.

Les cinq sénateurs démocrates ayant interpellé le secrétaire d’État Marco Rubio constituent déjà des points d’entrée importants pour la diplomatie congolaise. Sans chercher à les instrumentaliser, la RDC doit veiller à ce qu’ils disposent régulièrement de faits vérifiés, de rapports de terrain, de données humanitaires, d’éléments probants sur les chaînes illicites de minerais et d’un suivi rigoureux de la mise en œuvre des Accords de Washington.

Une diplomatie efficace ne se contente pas de demander : « Soutenez-nous. ». 

Elle fournit aux décideurs étrangers les informations nécessaires pour leur permettre de conclure que la défense du droit international, de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de la RDC correspond aussi à leurs propres valeurs et à leurs intérêts stratégiques.

LA CINQUIÈME RECOMMANDATION CONSISTE À NE PAS LAISSER KIGALI IMPOSER LE CADRE NARRATIF.

Le Rwanda continue de structurer son argumentaire autour de la menace FDLR et de la protection des intérêts sécuritaires rwandais.

Kinshasa doit traiter sérieusement la question des FDLR. Mais il doit également imposer un principe fondamental :

Les préoccupations sécuritaires légitimes d’un État ne lui confèrent pas un droit permanent d’intervention sur le territoire de son voisin.

Le débat international doit être recentré sur l’intégrité territoriale, la souveraineté, la proportionnalité, le retrait vérifiable, la responsabilité et la fin des économies de guerre.

LA SIXIÈME RECOMMANDATION EST D’EXIGER DES MÉCANISMES AUTOMATIQUES EN CAS DE VIOLATION

Un accord dont l’application dépend, à chaque violation, d’un nouvel arbitrage ou d’un coup de téléphone de Washington demeure structurellement fragile. Il faut donc mettre en place un mécanisme prévisible et contraignant dans lequel toute violation vérifiée déclenche un rapport technique indépendant, suivi d’un délai précis de correction. En l’absence de mesures correctives, des conséquences préalablement définies devraient s’appliquer : sanctions individuelles ou financières, restrictions ciblées et réévaluation des avantages économiques accordés à la partie défaillante.

Les sanctions américaines prises en juin 2026 contre un réseau impliqué dans le commerce illicite de minerais montrent que cet instrument existe déjà. L’enjeu consiste désormais à transformer cette capacité de réaction en un véritable système de dissuasion, afin que les violations entraînent des conséquences prévisibles et ne donnent plus lieu à des réponses diplomatiques ponctuelles ou dépendantes de la seule volonté politique du moment.

LA SEPTIÈME RECOMMANDATION CONSISTE À INTERNATIONALISER LES GARANTIES SANS INTERNATIONALISER LA SOUVERAINETÉ CONGOLAISE.

Washington doit rester central, mais la RDC doit consolider parallèlement le rôle du Qatar, de l’Union africaine, des Nations unies, de l’Union européenne, de l’Angola et des partenaires africains crédibles.

L’objectif n’est pas de multiplier les médiations concurrentes. Il est de construire une architecture dans laquelle l’affaiblissement d’un garant ne provoquerait pas l’effondrement de tout l’édifice.

LA HUITIÈME RECOMMANDATION EST D’EMPÊCHER QUE LE TEMPS TRANSFORME L’AFC/M23 EN « PROBLÈME CONGOLAIS » AUTONOME 

Plus le temps passe, plus le risque augmente de voir le Rwanda consolider politiquement, militairement, économiquement et administrativement ce mouvement, jusqu’à le rendre progressivement autonome en apparence. Si l’AFC/M23 établit durablement une administration territoriale, des forces propres, des systèmes de taxation, des circuits économiques et une capacité de négociation, Kigali pourra chercher à modifier la perception internationale du conflit.

Le narratif pourrait alors évoluer d’un « conflit régional impliquant le Rwanda » vers une « crise politique intérieure opposant Kinshasa à un mouvement politico-militaire congolais ». Ce basculement permettrait à Kigali de se retirer de la façade du conflit tout en conservant une influence indirecte sur son évolution. Washington pourrait alors estimer que la dimension RDC–Rwanda a été réglée par les Accords de Washington et que l’AFC/M23 relève désormais d’un dialogue intercongolais ou d’une négociation directe avec Kinshasa. Ce serait une grave erreur stratégique, car elle dissocierait le symptôme de sa profondeur régionale.

La question n’est donc pas seulement de savoir si le Rwanda respecte ses engagements, mais également ce que devient l’AFC/M23 sur le terrain pendant que les négociations se poursuivent. Chaque mois qui passe peut renforcer son contrôle territorial, ses ressources financières, ses réseaux économiques et sa prétention à devenir un interlocuteur politique incontournable. En géopolitique, le contrôle durable d’un territoire finit souvent par produire une réalité politique que la diplomatie doit ensuite prendre en compte.

Kinshasa doit donc articuler les deux processus : à Washington, traiter la dimension interétatique RDC–Rwanda ; à Doha, traiter l’AFC/M23 sans perdre de vue sa profondeur régionale. La RDC doit simultanément documenter les chaînes de commandement, les flux financiers, les approvisionnements militaires et les soutiens logistiques, car l’autonomisation apparente de l’AFC/M23 ne signifie pas nécessairement son autonomie stratégique réelle.

Parallèlement, l’État congolais doit reconstruire sa présence dans les zones affectées à travers l’administration, la justice, la sécurité, les services publics, l’économie et les infrastructures. On ne lutte pas seulement contre un mouvement armé par la diplomatie ou par les armes : on l’affaiblit aussi en réduisant les espaces politiques, économiques et sociaux dans lesquels il peut s’enraciner.

La doctrine doit être claire : ne pas laisser le temps transformer une rébellion soutenue de l’extérieur en une réalité politique intérieure durable. Comme je le souligne dans Comprennent-ils le temps ?, le temps est une arme pour ceux qui savent l’utiliser. La RDC doit donc s’assurer que le temps travaille pour elle, et non pour ses adversaires.

LA NEUVIÈME RECOMMANDATION EST DE TRANSFORMER LES MINERAIS ET LES DONNÉES GÉOLOGIQUES EN ACTIFS DE SOUVERAINETÉ GÉOPOLITIQUE  

Les ressources minières constituent probablement le levier géopolitique le plus puissant de la RDC. Dans la compétition systémique qui oppose les États-Unis à la Chine autour du cuivre, du cobalt, des terres rares, des technologies et des chaînes de valeur industrielles, Kinshasa doit établir une relation stratégique claire avec Washington : notre sécurité et votre sécurité d’approvisionnement sont les deux dimensions d’un même partenariat. Cette position ne doit pas être présentée comme une menace, mais comme la construction d’une interdépendance fondée sur des intérêts mutuels.

Toutefois, la RDC ne pourra transformer ses minerais en assurance géopolitique que si elle maîtrise d’abord la connaissance de son propre sous-sol. Alors qu’environ 20 % seulement du territoire aurait fait l’objet d’une cartographie géologique systématique, le renforcement du contrôle national sur les données géologiques et leur centralisation dans une banque nationale constituent des impératifs de souveraineté.

Celui qui ne connaît pas exactement ce qu’il possède négocie toujours en position de faiblesse. La donnée géologique doit donc être protégée et valorisée comme un actif stratégique, au même titre que les minerais, l’énergie, les corridors et les infrastructures. La souveraineté minière commence par la souveraineté sur l’information : connaître nos ressources, maîtriser leurs données et les convertir en sécurité, en investissements, en infrastructures et en puissance de négociation.

TROIS SCÉNARIOS APRÈS LES MIDTERMS DU 3 NOVEMBRE 

Dans le premier scénario, les Républicains conservent le contrôle du Congrès. Donald Trump préserverait une marge de manœuvre relativement importante pour poursuivre sa politique étrangère et pourrait continuer à présenter les Accords de Washington comme l’une des réussites diplomatiques de son second mandat. La Maison-Blanche aurait alors intérêt à maintenir la pression sur les parties, à accélérer les investissements américains et à obtenir des résultats visibles dans l’Est de la RDC avant l’ouverture de la bataille présidentielle de 2028.

Ce scénario offrirait à Kinshasa une fenêtre favorable, mais comporterait également un danger : celui de confondre continuité politique et garantie permanente. La RDC pourrait se croire à l’abri, relâcher ses efforts diplomatiques et ralentir l’institutionnalisation du processus. Or, même avec un Congrès républicain, l’attention américaine resterait exposée aux crises internationales et aux priorités intérieures. Kinshasa devrait donc profiter de cette continuité pour consolider les mécanismes de vérification, obtenir des investissements concrets, renforcer les conséquences en cas de violation et élargir le soutien aux accords au-delà du seul cercle présidentiel. La continuité républicaine ne devrait pas être utilisée pour gagner du temps, mais pour rendre le processus capable de survivre à 2028.

Dans le deuxième scénario, les Démocrates prennent le contrôle de la Chambre des représentants. Donald Trump resterait président, mais il évoluerait dans un environnement institutionnel beaucoup plus conflictuel. Les batailles budgétaires, les enquêtes parlementaires et le contrôle accru de l’administration pourraient absorber une partie de son énergie politique. Certaines initiatives diplomatiques ou financières liées aux Accords de Washington risqueraient d’être ralenties, réexaminées ou soumises à de nouvelles conditions.

Ce scénario ne serait toutefois pas nécessairement défavorable à la RDC. Une Chambre démocrate pourrait renforcer l’attention portée aux droits humains, à la protection des civils, aux déplacements de populations, au respect de l’intégrité territoriale et à la lutte contre les minerais de conflit. Kinshasa disposerait alors d’une occasion de transformer le dossier congolais en cause bipartisane, en articulant les priorités républicaines — minerais critiques, compétition avec la Chine, corridor de Lobito et investissements américains — avec les préoccupations démocrates relatives au droit international, à la transparence et à la responsabilité des acteurs militaires.

Cette opportunité ne pourra cependant être saisie que si la RDC évite d’être perçue comme un partenaire exclusivement trumpiste. Elle devra renforcer sans délai ses relations avec les commissions du Congrès, les sénateurs et représentants des deux camps, les think tanks, les universités et les organisations de défense des droits humains. L’objectif ne sera pas de remplacer un soutien républicain par un soutien démocrate, mais de faire en sorte que la défense de la souveraineté congolaise survive à toute alternance américaine.

Dans le troisième scénario, une déroute républicaine se combine à une aggravation de la guerre contre l’Iran. Donald Trump sortirait politiquement affaibli des midterms, tandis que le Moyen-Orient absorberait une part croissante des moyens militaires, diplomatiques et financiers de Washington. La hausse des prix de l’énergie accentuerait les tensions économiques internes et la Maison-Blanche entrerait dans une phase de confrontation intense avec le Congrès. Dans un tel contexte, le dossier congolais risquerait de subir une dépriorisation rapide.

Kigali pourrait alors être tenté de tester les limites du dispositif américain : ralentir l’exécution de certains engagements, multiplier les divergences d’interprétation et maintenir une coopération minimale pour éviter une rupture ouverte avec Washington. Parallèlement, l’AFC/M23 pourrait chercher à consolider son contrôle territorial, ses circuits économiques et ses structures administratives afin de renforcer son autonomisation apparente et de s’imposer comme un interlocuteur politique incontournable.

Le principal danger serait que Washington, absorbé par d’autres crises, se contente de préserver formellement les accords sans disposer de l’attention nécessaire pour en garantir réellement l’application. Le Rwanda pourrait alors jouer la montre jusqu’à ce que le conflit soit progressivement présenté non plus comme une crise régionale impliquant Kigali, mais comme une question politique intérieure congolaise opposant Kinshasa à l’AFC/M23.

C’est ce troisième scénario que la RDC doit préparer dès maintenant. Elle doit élaborer une stratégie de continuité diplomatique en cas de désengagement relatif de Washington, renforcer l’articulation entre les processus de Washington et de Doha, internationaliser les mécanismes de vérification, documenter les soutiens extérieurs à l’AFC/M23 et convenir à l’avance de conséquences précises en cas de violation. Elle doit également accélérer la transformation des intérêts miniers et économiques américains en engagements concrets capables de résister à une crise politique à Washington.

La prospective stratégique ne consiste pas à prévoir avec certitude quel scénario se réalisera. Elle consiste à préparer le pays afin qu’aucun des scénarios possibles ne le prenne au dépourvu. Kinshasa doit donc travailler simultanément à exploiter le scénario favorable, à convertir le scénario démocrate en opportunité bipartisane et à se protéger contre le scénario de dépriorisation américaine.

Washington doit être un instrument de notre stratégie 

C’est précisément ici que mon ouvrage Comprennent-ils le temps ? prend tout son sens. Gouverner ne consiste pas seulement à administrer l’urgence : gouverner, c’est anticiper les mutations, comprendre les calendriers politiques et positionner son pays avant que les autres ne décident à sa place. Le Rwanda lit le calendrier, les États-Unis le lisent, les investisseurs et les groupes armés également. La RDC doit, elle aussi, apprendre à lire le calendrier.

Comprendre le temps, c’est reconnaître que le rapport de force de septembre 2026 ne sera peut-être plus celui de janvier 2027. Les alliances évoluent, les majorités changent, les présidents s’affaiblissent et les guerres déplacent les priorités. Pendant ce temps, les réseaux d’influence poursuivent leur travail. La véritable compétition entre les États n’est donc pas seulement militaire : elle est aussi une compétition de vision, d’information, de narration, d’accès, d’influence et d’anticipation.

La période qui nous sépare du 3 novembre doit être mise à profit pour institutionnaliser les garanties, accélérer les investissements américains, renforcer les mécanismes de vérification, bipartisaniser le soutien à la RDC, systématiser les conséquences des violations et consolider la complémentarité entre les processus de Washington et de Doha. Notre doctrine doit être claire : Washington ne doit pas être notre stratégie ; Washington doit être un instrument de notre stratégie.

La RDC possède davantage de ressources stratégiques que le Rwanda, mais disposer d’atouts ne suffit pas : encore faut-il savoir les convertir en influence politique durable. Un pays stratège ne parie jamais son avenir sur un seul homme. Il construit des intérêts, des institutions, des alliances et des relais capables de survivre aux dirigeants et aux alternances. Les administrations passent, les majorités changent, les présidents s’affaiblissent et les guerres déplacent les priorités. Les intérêts, eux, durent.

La véritable stratégie congolaise consiste donc à rendre la stabilité, la souveraineté et la prospérité de la RDC suffisamment importantes pour les intérêts américains, européens, africains et internationaux afin qu’aucun changement politique à Washington ne puisse facilement les sacrifier. C’est cela, comprendre le temps. C’est aussi passer d’une diplomatie qui cherche des protecteurs à une diplomatie qui construit des interdépendances stratégiques. La question n’est donc pas seulement de savoir si Donald Trump restera suffisamment puissant après les midterms, mais de déterminer si la RDC a construit à Washington une coalition assez large pour que ses intérêts survivent à n’importe quelle majorité américaine. C’est là toute la différence entre avoir un allié à Washington et avoir une stratégie à Washington.

Bodom Matungulu
Ingénieur civil, géostratège, prospectiviste et président du Think Tank RDC STRATÉGIE
Auteur des ouvrages Comprennent-ils le temps ? La RDC à l’heure des recompositions géopolitiques mondiales : le temps comme arme et la jeunesse comme horizon et Construire la RDC du futur – Cap sur 2060

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