Nico Minga : « L’Afrique centrale est une terre de promesses et de possibilités infinies »
« Enjeux et Défis de l’Afrique centrale : réflexion introspective et analyse géostratégique », c’est le titre de l’ouvrage écrit par Nico Minga. Dans cet ouvrage, il tente de poser un regard lucide, mais empreint d’espoir, sur les multiples réalités de l’Afrique centrale.
Le Quotidien : Dans votre livre, vous relatez une histoire qui s’est déroulée dans le chef-lieu d’une province en Afrique Centrale. Comment vous êtes-vous senti en voyant ces enfants sous-alimentes ?
Nico Minga : J’étais envahi d’émotions, de tristesse, d’indignation, mais surtout d’un sentiment d’impuissance face à l’injustice flagrante de leur sort. Ces enfants incarnent des vies qui auraient dû éclore dans l’épanouissement et la joie, mais qui se trouvent brisées avant même d’avoir eu la chance de commencer à rêver. Cette scène poignante m’a rappelé une vérité essentielle : chaque enfant, qu’il naisse dans un village reculé ou au cœur d’une métropole, a le droit fondamental de vivre dans la dignité, d’apprendre dans des conditions propices, et de rêver à un avenir meilleur. Par ailleurs, cette situation m’a également confronté à une question cruciale : comment en sommes-nous arrivés là ? Ce n’est pas seulement une défaillance des systèmes politiques ou économiques ; c’est un échec collectif d’humanité. Cette scène a ravivé en moi l’urgence de militer pour un système social et économique plus juste, un système où la solidarité n’est pas une option, mais un pilier, où les ressources naturelles de nos territoires servent d’abord à répondre aux besoins fondamentaux de nos populations, et où les enfants ne sont jamais réduits à des statistiques mais valorisés comme des trésors vivants.
L.Q. : Dans un contexte où la civilisation fut malheureusement dominée par les Allemands en 1902, comment pensez-vous que la réévaluation de figures comme le Roi Nfon Njoya pourrait contribuer à redonner une voix aux héritages culturels et intellectuels du peuple Bamoun ?
N.M. : La domination allemande sur les peuples d’Afrique centrale en 1902 a certes laissé des marques profondes, mais elle n’a pas réussi à effacer les héritages culturels et intellectuels des peuples de la région. La réévaluation des personnalités historiques est essentielle pour réhabiliter la mémoire collective, renforcer l’identité culturelle, et donner une nouvelle dynamique au dialogue sur la souveraineté intellectuelle et culturelle africaine. Le Roi Nfon Njoya, par exemple, au Cameroun, est connu pour son génie politique et intellectuel. Il fut un pionnier dans plusieurs domaines. Il a non seulement consolidé l’organisation politique du royaume Bamoun, mais il a également développé un système d’écriture propre, le « shumum », pour préserver et transmettre les savoirs de son peuple. Cette initiative témoigne de sa vision avant-gardiste et de son engagement pour l’autonomie culturelle face aux puissances coloniales. En réévaluant et en mettant en lumière des figures comme Njoya, Nzinga a Nkuwu, Shyaam a Mboul a Ngoong de Bakuba, nous pouvons inspirer les générations actuelles et futures à redécouvrir la richesse de leur patrimoine et à prendre conscience de la profondeur des contributions africaines à la civilisation mondiale. Dans « Enjeux et défis de l’Afrique Centrale », je souligne que l’effacement systématique des identités locales et la marginalisation des héros historiques africains ont contribué à un sentiment d’aliénation culturelle. La réhabilitation de ces figures historiques, à travers des initiatives éducatives, artistiques et politiques, constitue un acte de résistance et de réappropriation. Elle permet non seulement de restaurer une fierté culturelle, mais aussi de poser les bases d’un dialogue authentique entre les civilisations.
Cette réévaluation pourrait passer par l’intégration de leur histoire dans les programmes scolaires, la création de musées ou d’espaces dédiés à leurs œuvres, et la promotion de leur héritage à travers des productions littéraires et cinématographiques. En redonnant une voix à ce passé glorieux, on fait plus qu’honorer la mémoire de ces figures : on donne aux peuples d’Afrique centrale les outils pour se réconcilier avec leur identité et pour s’affirmer avec confiance dans le monde moderne. Ainsi, revisiter l’œuvre et l’héritage de figures comme le Roi Nfon Njoya ne doit pas être perçu uniquement comme une démarche de mémoire, mais comme une stratégie pour redéfinir le rôle de l’Afrique centrale dans le concert des nations. Cela nous rappelle que, malgré les blessures du passé, cette région a toujours été un foyer de créativité, de résilience et d’innovation – des qualités essentielles pour relever les défis contemporains.
L.Q. : À la page 103 de votre livre, vous évoquez la corruption et les biens mal acquis, en soulignant que la corruption n’est pas une invention africaine. Quelle solution proposez-vous pour sortir de ce cycle de corruption, qui, selon vous, est alimenté par l’ingérence extérieure ?
N.M. : La corruption, comme je l’évoque dans cet ouvrage, n’est pas une invention africaine. Elle est plutôt une manifestation d’un déséquilibre systémique, souvent amplifié par des dynamiques d’ingérence extérieure. Cette ingérence, qu’elle prenne la forme d’exploitations économiques abusives, d’accords commerciaux inéquitables ou de soutiens silencieux à des régimes favorables à des intérêts étrangers, joue un rôle clé dans le maintien du cycle de corruption en Afrique. Pour briser ce cycle, il est impératif de s’attaquer aux causes structurelles de la corruption et à ses ramifications internes et externes. Une des premières solutions est d’instaurer une gouvernance transparente, soutenue par des institutions solides et indépendantes. Cela passe par la mise en place des mécanismes efficaces pour contrôler l’usage des fonds publics, auditer les institutions, et imposer des sanctions rigoureuses aux contrevenants. Mais cela ne suffit pas : ces efforts doivent être accompagnés d’une lutte active contre les influences extérieures qui alimentent la corruption.
L.AQ. : Vous citez plusieurs leaders dans votre livre. Pourriez-vous partager avec nous ceux qui vous inspirent vraiment, en particulier en République Démocratique du Congo ?
N.M. : Dans mon ouvrage, j’évoque plusieurs leaders qui ont marqué l’histoire du continent et incarné des valeurs de courage, de vision et de dévouement. En RDC, certains noms résonnent particulièrement pour moi, non seulement à cause de leurs contributions à la nation, mais aussi pour l’inspiration qu’ils continuent de fournir à des générations entières. Patrice Lumumba, symbole d’émancipation, est l’une des figures qui m’inspire le plus profondément. Il n’était pas seulement un homme politique, mais aussi un visionnaire et un panafricaniste convaincu. Son engagement jusqu’au sacrifice ultime illustre un leadership ancré dans les valeurs d’intégrité et de justice. Mobutu Sese Seko, leçon complexe, une figure controversée, et bien que son régime ait été marqué vers la fin par des dérives autoritaires et de la corruption, il est impossible d’ignorer ses efforts pour promouvoir une identité congolaise à travers l’authenticité. Cependant, son parcours nous rappelle également l’importance d’une gouvernance responsable et de la nécessité d’éviter les excès du pouvoir. Laurent-Désiré Kabila représente un autre tournant de l’histoire du Congo.
Sa montée au pouvoir a marqué un moment de rupture avec l’ordre établi, un retour à la lutte pour une souveraineté nationale véritable. Bien que son mandat ait été écourté tragiquement, son héritage résonne comme un appel à poursuivre le combat pour une RDC forte et indépendante. Je suis également inspiré par les leaders modernes et anonymes qui, souvent dans l’ombre, travaillent à bâtir un avenir meilleur pour la RDC. Ce sont des entrepreneurs, des enseignants, des artistes, mamans maraichères, vendeurs ambulants qui se lèvent tôt et se couchent tard, qui, malgré des ressources limitées, créent des opportunités et changent des vies. Ce que j’admire chez ces leaders, malgré leurs différences, c’est leur dignité et le courage de rêver grand et de travailler pour une RDC et une Afrique digne et prospère.
L.Q. : Pour terminer, quel message aimeriez-vous transmettre à nos auditeurs concernant l’avenir de l’Afrique centrale et son potentiel de développement ?
N.M. : L’Afrique centrale est une terre de promesses et de possibilités infinies. Mon message est celui de l’espoir et de l’action : notre avenir repose sur l’éducation, la justice et l’unité. Avec ces fondations, nous pouvons transformer nos défis en opportunités et bâtir une région prospère où chaque enfant, chaque femme, chaque homme peut rêver et réaliser ses aspirations. À tous ceux qui me liront, je dirais ceci : notre avenir est entre nos mains. Il est tissé de nos actions présentes, de nos choix courageux et de notre capacité à croire en nous-mêmes.
Nous pouvons bâtir un continent qui inspire le monde, non pas en imitant les autres, mais en réinventant la modernité à notre image, dans le respect de nos valeurs et de notre environnement. Que ce message soit une invitation à l’espérance, une prière pour l’action, et un serment d’amour pour notre terre. Car l’Afrique centrale n’est pas seulement une région ; elle est une promesse. Une promesse que nous pouvons et devons tenir.
Propos recueillis par M.M.M
