Jean-Aimé Mbiya Bondo Shabanza
1er Vice-Président fédéral et Représentant adjoint de l’UDPS/Tshisekedi aux États-Unis d’Amérique, chargé des politiques et de la diplomatie.
En République démocratique du Congo, une question de fond mérite aujourd’hui d’être posée : au nom de quelle légitimité certains acteurs politiques et sociaux s’autoproclament-ils porte-parole du Grand Katanga, du Grand Kasaï ou du Grand Bandundu ? Derrière les discours sur l’unité des ressortissants, la défense des intérêts régionaux et la solidarité communautaire, se dessine parfois une réalité moins avouée : celle de regroupements dont les motivations politiques, les ambitions personnelles et les stratégies de positionnement méritent d’être interrogées. Car il existe un paradoxe difficile à ignorer : comment peut-on prétendre fédérer de vastes espaces socioculturels alors que, dans certaines provinces et au sein même des territoires, des communautés appartenant à une même région historique connaissent encore des tensions identitaires, des rivalités et des difficultés de cohabitation ? Les réalités des relations entre certaines communautés du Katanga, du Kasaï ou du Bandundu rappellent que l’appartenance à une même région administrative ou historique ne garantit ni l’unité des populations ni la convergence de leurs intérêts.
Dès lors, n’y aurait-il pas une forme d’instrumentalisation de l’identité régionale lorsque certains responsables invoquent une solidarité collective qui ne se traduit pas toujours dans les rapports quotidiens entre les communautés concernées ? N’est-ce pas contradictoire de se présenter comme le défenseur d’une communauté entière sans avoir préalablement démontré sa capacité à favoriser le dialogue, la réconciliation et la cohésion entre ses différentes composantes ? Plus préoccupant encore, lorsque ces rassemblements deviennent des espaces de soutien à des personnalités, de négociation d’influence ou de revendications politiques, comment distinguer la véritable représentation populaire des stratégies individuelles habillées d’un discours communautaire ? La qualité de notable ou de leader régional ne devrait pourtant pas être un titre que l’on s’attribue, mais une responsabilité qui se construit par la confiance des populations, le service rendu et la capacité à rapprocher les communautés.
Cette interrogation prend une dimension supplémentaire dans un contexte où la RDC est confrontée à des menaces contre son intégrité territoriale, notamment dans sa partie orientale, ainsi qu’à de profondes fractures politiques et sociales. Pendant que la nation a besoin de solidarité et de cohésion, certains discours semblent davantage privilégier les appartenances régionales et les équilibres de pouvoir. Il convient également de s’interroger sur les références persistantes aux anciennes entités territoriales, notamment le Grand Katanga et le Grand Kasaï, à la lumière du démembrement des provinces intervenu en 2015.
Au fond, le véritable enjeu n’est pas de contester le droit des Congolais à se réunir selon leurs origines, mais de questionner ceux qui prétendent parler au nom de millions de citoyens sans mandat clairement établi ni consensus démontré. Peut-on réellement prétendre unir une région lorsqu’on ne parvient pas à dépasser les divisions qui traversent ses propres communautés ? Et peut-on se réclamer du leadership communautaire lorsque l’identité collective devient un instrument de promotion d’ambitions politiques particulières ? C’est cette contradiction entre les discours de rassemblement, les réalités du terrain et les pratiques de certains acteurs qui mérite aujourd’hui un examen public lucide.
1. De la crise politique à la question de la souveraineté nationale
Il serait réducteur de présenter la situation dans l’Est de la RDC comme un simple affrontement entre le pouvoir de Kinshasa et ses opposants.
Les rapports des Nations unies ont documenté l’implication de forces rwandaises aux côtés de l’AFC/M23, notamment dans des opérations ayant conduit à la prise de centres urbains et au contrôle de territoires congolais. Ces éléments imposent de prendre en considération la dimension extérieure du conflit, sans pour autant exonérer les acteurs congolais de leurs propres responsabilités.
La création du FRN sous la direction annoncée de Joseph Kabila marque une nouvelle étape dans la recomposition politico-militaire de l’opposition armée au Gouvernement. Elle oblige les responsables politiques à clarifier leurs positions sur le recours à la force, l’intégrité territoriale et les voies pacifiques de résolution des différends.
Aucune ambition politique ne peut justifier que la souveraineté nationale et la sécurité des populations deviennent des variables d’ajustement dans une lutte pour le pouvoir.
La RDC doit donc poursuivre ses efforts diplomatiques pour obtenir le respect de son intégrité territoriale, la cessation des hostilités et des garanties vérifiables de paix. La défense de la souveraineté ne doit pas être un slogan circonstanciel, mais un principe constant de l’action politique.
2. Joseph Kabila et le FRN : quelle responsabilité dans la recherche de la paix ?
L’annonce de la création du FRN sous la direction de Joseph Kabila, aux côtés de responsables associés à l’ancienne coalition AFC/M23, modifie les données du débat politique et sécuritaire.
Un ancien chef de l’État qui prend la direction d’un mouvement politico-militaire lié à une dynamique de rébellion soulève nécessairement des interrogations sur les objectifs poursuivis, les moyens employés et les conséquences pour la stabilité du pays.
Ces questions doivent être abordées avec sérieux, à partir des faits publiquement établis et des documents disponibles. Les responsabilités individuelles ne doivent pas être présumées au-delà des éléments qui les étayent, mais elles ne peuvent pas non plus être écartées du débat public lorsqu’elles concernent la sécurité nationale.
Le problème fondamental est celui de la cohérence entre les ambitions politiques affichées et les moyens utilisés pour les réaliser.
La conquête démocratique du pouvoir suppose le respect des règles constitutionnelles, la participation politique pacifique et la reconnaissance de la volonté populaire. Lorsqu’un projet politique s’inscrit dans une dynamique politico-militaire, il appartient à ses dirigeants de clarifier leur position sur la violence armée et sur les conditions d’un règlement pacifique du conflit.
La paix ne saurait devenir un instrument de légitimation politique sans engagement clair en faveur de la cessation des hostilités, de la protection des civils et du respect de l’intégrité territoriale.
3. Une opposition divisée peut-elle conduire une médiation nationale ?
L’opposition politique constitue un pilier indispensable de la démocratie congolaise. Elle a le droit de critiquer le Gouvernement, de proposer des alternatives et de participer à tout processus de dialogue national.
Toutefois, sa crédibilité dépend également de sa capacité à dépasser les rivalités personnelles, à construire une représentation cohérente et à définir des objectifs communs.
La difficulté à désigner un porte-parole reconnu ne suffit pas, à elle seule, à disqualifier l’ensemble de l’opposition. Elle révèle néanmoins une difficulté d’organisation qui peut compliquer la conduite d’une médiation exigeant cohésion, représentativité et capacité à prendre des engagements.
Comment construire un compromis national si les acteurs concernés ne parviennent pas à s’accorder sur leurs propres règles de fonctionnement ?
La médiation ne doit être ni une compétition de personnalités, ni une négociation visant essentiellement le partage des postes. Elle doit répondre à des objectifs précis : la cessation des violences, la restauration de la sécurité, la protection des populations, le respect des institutions et la préservation de l’unité nationale.
L’opposition doit donc démontrer qu’elle est capable de proposer une vision commune et des garanties concrètes, plutôt que de se limiter à la contestation du pouvoir en place.
4. Les responsables religieux face à l’exigence de vérité
Les Églises chrétiennes et les autres institutions religieuses peuvent jouer un rôle essentiel dans la réconciliation nationale. Leur capacité de mobilisation, leur proximité avec les communautés et leur autorité morale peuvent contribuer à réduire les tensions et à rapprocher les populations.
Mais la recherche de la paix exige également de reconnaître les causes du conflit et les souffrances des victimes.
Le dialogue ne peut être durable s’il réduit une crise comportant une dimension extérieure documentée à un simple désaccord entre dirigeants congolais. Il ne peut davantage produire une réconciliation solide si les questions de souveraineté, de cessation des hostilités et de responsabilité sont reléguées au second plan.
Il ne s’agit pas de mettre en cause l’ensemble des responsables religieux, ni de leur contester leur rôle dans la vie publique. Il s’agit de rappeler qu’un médiateur doit conjuguer impartialité, vérité et exigence de justice.
La neutralité ne signifie pas l’indifférence aux faits. Elle implique de les examiner avec rigueur, sans parti pris, tout en plaçant la dignité humaine et la sécurité des populations au cœur de toute démarche.
5. Le dialogue national : pour quelle finalité et avec quelles garanties ?
Le dialogue demeure un instrument légitime de résolution des conflits. Cependant, son efficacité dépend des objectifs poursuivis, de la représentativité des participants et des engagements pris.
Il convient de distinguer les désaccords politiques qui peuvent être réglés par la négociation des responsabilités relatives aux violences armées, qui doivent être examinées selon les mécanismes compétents.
Le dialogue ne doit pas devenir un moyen de contourner les responsabilités, de banaliser le recours à la force ou de transformer la crise sécuritaire en négociation pour le partage du pouvoir.
Cela n’exonère pas le Gouvernement de ses obligations. Le président Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo et les institutions compétentes demeurent tenus de rendre compte de leurs décisions, de leur gestion de la crise et des résultats obtenus en matière de protection des populations.
Une opposition responsable doit pouvoir critiquer le pouvoir tout en respectant les principes démocratiques et en rejetant sans ambiguïté la violence comme moyen de conquête du pouvoir.
La RDC a besoin d’un dialogue inclusif, mais fondé sur des garanties vérifiables : respect de l’intégrité territoriale, cessation des hostilités, protection des civils, rétablissement de la sécurité et respect des institutions républicaines.
Conclusion : la cohérence politique au service de la République
La RDC a besoin d’une opposition organisée, d’une médiation crédible et d’acteurs religieux capables de contribuer à une paix durable. Elle a surtout besoin que les responsabilités liées au conflit soient examinées avec rigueur et que la souveraineté nationale demeure au centre des discussions.
La recomposition politico-militaire autour du FRN dirigé par Joseph Kabila rend cette exigence particulièrement importante. Elle appelle à clarifier les objectifs de ce mouvement, ses moyens d’action et sa position à l’égard de la cessation des hostilités et du respect de l’intégrité territoriale.
L’opposition démocratique doit pouvoir participer au dialogue sans être assimilée indistinctement aux acteurs armés. De la même manière, aucune personnalité politique ne devrait être soustraite à l’examen de ses actes et de ses engagements au seul motif de son statut ou de son passé institutionnel.
Les responsables religieux ont également une responsabilité : promouvoir la réconciliation sans occulter les faits, défendre la paix sans banaliser les violences et contribuer à une solution qui respecte les droits des populations.
La RDC n’a pas seulement besoin d’un dialogue entre dirigeants ; elle a besoin d’une démarche nationale qui place la souveraineté, la justice, la sécurité et l’intérêt général au-dessus des ambitions particulières.
Une opposition qui aspire à gouverner doit démontrer sa capacité à construire un projet crédible. Un médiateur doit faire preuve de cohérence et d’équité. Et tout responsable politique ou religieux qui se réclame de la paix doit contribuer à une solution respectueuse de la vérité, de la vie humaine et de l’indépendance de la République.
La paix véritable ne consiste pas à négocier l’oubli de la crise, mais à créer les conditions pour que les Congolais puissent vivre en sécurité dans un État souverain, juste et respectueux de ses citoyens.
