RDC – Eurosbonds: Un tournant historique, un pari risqué ! (Par J.B. Mofiling, Analyste et Chercheur indépendant)
L’annonce de la première émission d’Eurobonds par la RDC a été présentée comme un événement historique. Pour la première fois, le pays accède aux marchés internationaux de capitaux, levant plus d’un milliard de dollars auprès d’investisseurs étrangers.
L’opération marque indéniablement une étape symbolique dans la trajectoire financière du pays. Pourtant, derrière l’enthousiasme officiel, cette entrée sur le marché des Eurobonds soulève des interrogations majeures sur la cohérence économique, la soutenabilité de la dette et la capacité institutionnelle à gérer des engagements aussi exigeants.
Un saut inédit sur les marchés internationaux, avec une économie dollarisée et un franc congolais sous tension
Les Eurobonds, nés en 1963 avec une première émission d’Autostrade per l’Italia sous la direction de S.G. Warburg, sont devenus un instrument central de financement international.
Les pays africains y accèdent depuis 1995, lorsque l’Afrique du Sud a ouvert la voie, suivie des Seychelles en 2006 et d’une vague d’émissions après 2008, et davantage en 2020.
C’est dans ce paysage que la RDC fait son entrée le 9 avril par l’émission ses Eurobonds de quelque 1,2 milliard de dollar, alors même que le pays traverse une période de tensions extrêmes : guerre active dans l’Est, fragmentation territoriale, économie dollarisée et instabilité du franc congolais.
Dans un tel contexte, l’accès aux marchés internationaux peut être interprété comme un signe de confiance, mais aussi comme un pari audacieux.
Les investisseurs internationaux exigent des taux élevés pour compenser le risque (*)
Les investisseurs internationaux exigent des taux élevés pour compenser le risque politique et sécuritaire, ce qui renchérit le coût du capital pour l’État congolais.
La RDC évolue dans une économie où le dollar est omniprésent : transactions commerciales, loyers, épargne, contrats privés, et même certaines rémunérations.
Le franc congolais, quant à lui, reste soumis à une volatilité importante. Depuis peu, la Banque centrale a engagé une politique de stabilisation du taux de change, mobilisant des réserves de change et intervenant sur le marché pour contenir les fluctuations. Ces interventions ont parfois créé des déséquilibres sur les prix et alimenté des tensions sur les marchés.
C’est dans ce contexte que l’annonce d’une dédollarisation complète de l’économie soulève une question centrale. Cette contradiction est au cœur du débat : comment justifier un endettement en devises à long terme alors que les fondamentaux internes restent fragiles et que les perspectives de stabilité demeurent incertaines.
Dans une récente adresse à la presse à Kinshasa, le ministre congolais des Finances a affirmé que la RDC présentait davantage de garanties que l’Angola sur le marché des Eurobonds.
Cette comparaison mérite d’être replacée dans un cadre analytique. Trois pays africains triés sur le volet peuvent illustrer le débat.
La Côte d’Ivoire bénéficie d’un historique solide : stabilité relative, croissance soutenue, gouvernance macroéconomique maîtrisée. Ses Eurobonds se placent régulièrement entre 5 % et 7 %, bien en dessous des niveaux appliqués à la RDC. Le Ghana, à l’inverse, illustre le scénario à éviter.
Le taux appliqué à la RDC est un signal clair du risque perçu
Après des années d’émissions successives, le pays s’est retrouvé en situation de stress financier, incapable de refinancer sa dette privée, ce qui l’a conduit à un défaut partiel. Ses taux avaient dépassé 10 % avant la crise. Quant à l’Angola, souvent cité abusivement dans le débat congolais, il a longtemps payé des taux élevés (8 % à 9,375 %) en raison de sa dépendance au pétrole, de la volatilité du kwanza et de sa dette publique élevée.
Le ministre congolais a mis en avant ce point pour souligner que la RDC serait perçue comme plus stable. Mais cette comparaison reste fragile. L’Angola dispose d’un historique d’émissions, d’une base d’investisseurs établie et d’une capacité de remboursement liée à des recettes pétrolières importantes, ce que la RDC ne possède pas encore.
En clair, le taux appliqué à la RDC est un signal clair du risque perçu. L’émission inaugurale a été structurée en deux tranches : 5 ans à 8,75 %, et 10 ans à 9,50 %.
Ces taux placent la RDC dans la zone haute des émetteurs africains, presqu’au même niveau que l’Angola, juste en dessous du Nigeria et au-dessus de pays comme le Sénégal ou la Côte d’Ivoire. Ils reflètent le risque politique et sécuritaire, la volatilité du franc congolais, l’absence d’historique sur les marchés internationaux, les antécédents de gouvernance fragilisée, et la dépendance aux matières premières. La forte demande (près de 5 milliards USD d’ordres) a permis de limiter la hausse du taux, mais elle n’a pas effacé les primes de risque structurelles.
Les Eurobonds impliquent une discipline stricte que l’État n’a pas toujours démontrée : transparence budgétaire, gouvernance rigoureuse, capacité de remboursement et stabilité institutionnelle.
Or, l’histoire récente de la RDC montre que plusieurs projets financés sur fonds propres n’ont jamais été finalisés, souvent en raison de détournements, de surcoûts injustifiés ou de corruptions non sanctionnées.
Le Programme de Développement Local des 145 Territoires (PDL‑145T) en est l’exemple le plus emblématique. Annoncé avec force communication et financé à hauteur de 1,6 milliard USD, il devait démontrer la capacité de l’État à exécuter un chantier national massif.
Pourtant, les résultats visibles restent contrastés : chantiers inachevés, retards importants, qualité inégale des infrastructures, difficultés de coordination entre agences d’exécution et manque de transparence dans l’attribution des marchés.
Le fait que certains projets aujourd’hui présentés comme candidats au financement par Eurobonds soient les mêmes que ceux qui figuraient déjà dans les objectifs du PDL‑145T soulève une interrogation légitime. Si ces projets n’ont pas été menés à terme avec des fonds propres, pourquoi seraient-ils mieux exécutés avec des fonds empruntés à des conditions plus strictes et plus coûteuses ?
Le risque est double
Le risque est double. Un risque financier, si les projets ne génèrent pas les recettes attendues pour rembourser la dette en devises ; et un risque de crédibilité, si les retards, les surcoûts ou les détournements se répètent.
Les Eurobonds ne tolèrent pas l’improvisation. Ils imposent un calendrier, des obligations de transparence et une pression constante des marchés. Pour que cette entrée sur les marchés internationaux soit un levier de développement plutôt qu’un piège, il faudra pour la RDC une discipline budgétaire renforcée et une gouvernance transparente des projets financés.
Le gouvernement doit opérer une articulation claire entre dette en devises et politique de dédollarisation, définir une stratégie cohérente de gestion de la dette, et se doter d’une capacité institutionnelle à exécuter les projets sans dérives.
Sans cela, l’enthousiasme initial pourrait laisser place à une vulnérabilité accrue, dans un pays où les défis sécuritaires, économiques et institutionnels restent considérables.
#jbm
( *) Les intertitres sont tirés du texte
