RDC : Quelque chose se prépare-t-il derrière le dialogue, le référendum et la justice ?

(Par Patience Kimina, Journaliste et Chercheuse indépendante)
Quand les Institutions commencent à bouger avant les élections, le citoyen doit regarder au-delà des discours.
En politique, les grandes transformations ne sont pas toujours annoncées. Elles commencent parfois par une rencontre. Une loi. Une décision institutionnelle. Une consultation. Un changement dans l’appareil de l’État. Pris séparément, chacun de ces événements peut paraître ordinaire. Mais lorsqu’ils surviennent dans une même séquence politique, ils imposent une question : que prépare réellement la République démocratique du Congo pour son avenir politique ?
Depuis quelque temps, plusieurs signaux convergent. Il y a d’abord l’ouverture à un dialogue national, acceptée dans son principe par le président Félix-Antoine Tshisekedi. Il y a ensuite la loi organisant le référendum, qui donne désormais une portée concrète à un mécanisme prévu par l’ordre constitutionnel congolais. Il y a enfin les mouvements et réformes qui touchent l’appareil judiciaire.
Dialogue. Référendum. Justice
Trois mots. Trois institutions du pouvoir. Et peut-être trois pièces d’un puzzle politique beaucoup plus vaste.
Gardons-nous cependant d’une conclusion facile : rien ne permet, à ce stade, d’affirmer l’existence d’un plan secret reliant mécaniquement tous ces événements.
Mais le journalisme politique n’a pas seulement pour mission de rapporter ce qui est dit. Il doit aussi observer les rapports de force, confronter les actes aux discours et poser les questions que les événements imposent. Et aujourd’hui, une question devient incontournable : « Sommes-nous simplement devant une série de réformes institutionnelles, ou devant la préparation progressive d’un nouvel ordre politique congolais ? »
Dialogue : quand le pouvoir accepter ce qu’il ‘e jugeait pas hier indispensable
Pendant longtemps, le mot « dialogue » a suscité méfiance et calcul dans la politique congolaise.
Notre histoire explique pourquoi.
Depuis les grandes négociations politiques de la transition jusqu’aux dialogues successifs des dernières décennies, la RDC a souvent utilisé la négociation politique pour sortir des crises que les institutions seules ne parvenaient plus à résoudre.
Voilà pourquoi un dialogue politique en RDC n’est jamais un événement banal.
L’ouverture du président Félix Tshisekedi à une initiative de dialogue portée notamment par la CENCO et l’ECC mérite donc d’être observée avec attention.
Pourquoi maintenant ?
Pour parler de la guerre à l’Est ? Certainement.
Pour reconstruire une cohésion nationale ? Ce serait légitime.
Pour apaiser les tensions entre pouvoir et opposition ? Probablement.
Mais la question fondamentale demeure : quel sera le périmètre réel de ce dialogue ?
Car lorsqu’un dialogue commence à aborder les institutions, les élections, la Constitution, la gouvernance et l’avenir du pays, il cesse d’être uniquement un instrument d’apaisement. Il peut devenir un laboratoire de recomposition du pouvoir.
Et c’est ici que le deuxième élément prend toute son importance.
Loi référendaire : Ce qui était techniquement théorique devient politiquement utilisable
Soyons précis.
L’existence d’une loi organisant le référendum ne signifie pas qu’un changement de Constitution est décidé.
Elle ne signifie pas davantage qu’un troisième mandat présidentiel est juridiquement préparé.
Affirmer aujourd’hui le contraire comme une certitude serait confondre analyse et accusation.
Mais prétendre que cette évolution n’a aucune importance politique serait tout aussi naïf.
Un instrument constitutionnel devient véritablement puissant lorsqu’il possède les mécanismes permettant son utilisation.
Le référendum permet de consulter directement le peuple sur certaines questions majeures.
C’est profondément démocratique dans son principe.
Mais toute démocratie sait également qu’un référendum n’est jamais politiquement neutre.
Tout dépend de la question posée.
Tout dépend du moment choisi.
Tout dépend de celui qui formule cette question.
Tout dépend des conditions dans lesquelles les citoyens votent.
Et surtout, tout dépend de ce qui est soumis à leur décision.
C’est pourquoi la vraie question n’est pas : « Y aura-t-il un référendum ? »
La vraie question est :
« Sur quoi demanderait-on demain au peuple congolais de se prononcer ? »
Voilà le débat que la RDC devrait commencer à avoir sereinement.
ET AU MILIEU DE TOUT CELA : LA JUSTICE
Il existe un troisième terrain dont on parle moins, mais dont l’importance pourrait devenir décisive : l’appareil judiciaire.
Dans une démocratie moderne, les grandes batailles politiques ne se jouent pas uniquement dans les urnes.
Elles se jouent aussi devant les juridictions.
Qui interprète la Constitution ?
Qui tranche les contentieux électoraux ?
Qui contrôle la constitutionnalité des lois ?
Qui décide si une procédure respecte ou viole les règles fondamentales de la République ?
Derrière chacune de ces questions se trouve la justice.
C’est pourquoi toute transformation de l’appareil judiciaire à l’approche d’une période politiquement sensible doit être observée avec rigueur.
Il ne faut pas considérer chaque nomination, rotation ou réforme comme une manœuvre politique. L’État doit fonctionner. Les magistrats doivent être nommés, promus, affectés. Les institutions doivent évoluer.
Mais une démocratie sérieuse doit aussi accepter cette question :
la justice congolaise sera-t-elle suffisamment indépendante pour arbitrer demain les conflits politiques sans que ses décisions soient perçues comme celles d’un camp contre un autre ?
Voilà l’enjeu.
Car une République ne devient pas forte parce que ses dirigeants affirment que ses institutions sont indépendantes.
Elle devient forte lorsque même celui qui perd devant ces institutions peut croire à leur impartialité.
2028 n’est pas aussi loin…
Officiellement, 2028 appartient encore au futur.
Politiquement, 2028 a peut-être déjà commencé.
Les grandes élections ne se préparent pas seulement pendant les campagnes électorales.
Elles se préparent lorsque les coalitions se forment.
Lorsque les alliances changent.
Lorsque les règles électorales sont discutées.
Lorsque les institutions sont repositionnées.
Lorsque le rapport entre pouvoir, opposition, société civile et confessions religieuses se transforme.
Et surtout lorsque commence la bataille autour des règles du jeu.
La question centrale n’est donc peut-être plus seulement :
Qui sera candidat en 2028 ?
Elle devient :
Sous quelles règles politiques et institutionnelles les Congolais choisiront-ils leur prochain président ?
Et cette question est infiniment plus importante. Car les hommes passent. Les règles restent — du moins lorsqu’une démocratie devient mature.
Trois scenarii se dessinent
Le premier scénario serait celui du grand compromis national.
Face à la guerre dans l’Est, aux tensions sociales, aux défis économiques et aux fractures politiques, majorité, opposition, société civile et confessions religieuses pourraient construire un consensus minimal autour de la stabilité du pays, de la sécurité, des institutions et des prochaines élections.
Ce serait le scénario le plus constructif.
Le deuxième serait celui d’une grande recomposition politique.
Le dialogue pourrait modifier les alliances, rapprocher certains opposants du pouvoir, isoler d’autres acteurs et préparer de nouvelles coalitions avant 2028.
La politique congolaise connaît ces mouvements.
Les adversaires d’hier deviennent parfois les partenaires de demain.
Et les partenaires d’aujourd’hui peuvent devenir les opposants de la prochaine élection.
Mais il existe un troisième scénario, beaucoup plus dangereux : la rupture de confiance.
Si une partie importante de la population finit par croire que le dialogue n’est qu’un mécanisme de neutralisation de l’opposition, que le référendum sert à modifier les règles du pouvoir et que la justice ne dispose pas de l’indépendance nécessaire pour arbitrer les conflits, alors la crise ne sera plus seulement politique.
Elle deviendra une crise de légitimité.
Et aucune démocratie ne sort facilement d’une crise de confiance envers ses propres institutions.
Le piège du troisième mandat
Impossible d’aborder cette séquence sans parler de la question qui traverse déjà les conversations politiques : celle d’un éventuel troisième mandat de Félix Tshisekedi.
Cette question doit être traitée avec précision.
Une inquiétude politique n’est pas une preuve. Une possibilité théorique n’est pas une décision. Et une loi référendaire n’est pas, à elle seule, la démonstration d’un projet de prolongation du pouvoir.
Mais dans un pays dont l’histoire politique est marquée par les batailles autour de la durée du pouvoir, il serait irréaliste de demander aux Congolais de ne pas s’interroger.
La responsabilité du pouvoir est donc immense.
Plus les institutions seront transparentes, plus les soupçons diminueront.
Plus les intentions resteront ambiguës, plus les interprétations se multiplieront.
En démocratie, l’ambiguïté institutionnelle coûte cher.
Elle fabrique de la suspicion.
Le peuple ne doit pas être spectateur
Le danger serait que le débat soit confisqué par les états-majors politiques.
D’un côté, une majorité expliquant que tout est normal.
De l’autre, une opposition affirmant que tout est déjà décidé.
Entre les deux : des millions de Congolais condamnés à choisir une version.
Non.
La population doit exiger des réponses.
Quel sera l’objectif du dialogue ?
Quelles questions seront négociables ?
Quelle place pour la société civile ?
Quelle place pour la jeunesse, les femmes, les Congolais de l’étranger et les communautés directement affectées par les conflits ?
Existe-t-il un projet de révision constitutionnelle ?
Si oui, quelles dispositions seraient concernées ?
Et surtout : pourquoi ?
Voilà le débat démocratique.
Pas les rumeurs.
Pas les slogans.
Pas les procès d’intention.
Les faits.
Le message « codé »n’est peut-être être pas celui que l’on croit
Alors, quel message caché peut-on lire derrière cette succession d’événements ?
Peut-être aucun complot.
Mais certainement une transformation du terrain politique.
La RDC entre dans une période où l’enjeu pourrait passer de la conquête du pouvoir à la définition des règles qui détermineront sa prochaine conquête.
C’est beaucoup plus profond.
Le dialogue peut redessiner les alliances.
Le référendum peut ouvrir une voie de décision populaire sur des questions majeures.
La justice peut devenir l’arbitre des conflits institutionnels qui en découleraient.
Et 2028 se trouve au bout de cette trajectoire.
Voilà pourquoi le citoyen congolais doit observer non seulement les déclarations des politiciens, mais les mouvements des institutions.
Car en politique, le changement ne commence pas toujours lorsqu’un président annonce une réforme.
Il commence parfois lorsque les conditions permettant cette réforme sont progressivement réunies.
LA RDC EST DEVANT UN CHOIX HISTORIQUE
Notre pays a trop longtemps construit sa politique autour des hommes.
Mobutu.
Kabila.
Tshisekedi.
Majorité.
Opposition.
Comme si le destin de plus de cent millions de Congolais devait toujours dépendre du nom occupant le Palais de la Nation.
La véritable rupture serait ailleurs.
Construire une République où la Constitution est plus forte que celui qui gouverne.
Où la justice est plus forte que les intérêts politiques.
Où le dialogue rassemble sans devenir un marché de partage du pouvoir.
Où le référendum donne réellement la parole au peuple sans transformer celui-ci en instrument de légitimation d’une décision déjà prise.
Et où l’alternance cesse d’être considérée comme une menace existentielle.
Voilà la République qui mérite d’être construite.
La question n’est donc plus seulement :
Que prépare Félix Tshisekedi ?
Elle est plus grande : Que sommes-nous, Congolais, en train de préparer pour la République ?
Car derrière le dialogue, le référendum, la justice et les batailles politiques qui s’annoncent, une question domine toutes les autres : Quelle RDC voulons-nous laisser après 2028 ?
Une République construite autour d’un homme ? Ou une République suffisamment forte pour survivre à tous les hommes ?
L’avenir politique du Congo se jouera peut-être dans cette réponse.
Et cette fois, le peuple congolais ne doit ni dormir, ni céder à la peur, ni se contenter des rumeurs.
Il doit comprendre. Il doit questionner. Il doit surveiller. Et lorsque son heure viendra, il devra décider.
Parce qu’au-dessus du pouvoir, de l’opposition et des ambitions individuelles, il doit toujours rester une autorité supérieure : la République et le peuple congolais.
