Sud-Kivu: L’accord de paix de Washington soulève espoirs, doutes et indignation
À Washington, la RDC et le Rwanda ont signé un accord de paix présenté comme historique. À Bukavu, au Sud-Kivu, les habitants, toujours sous la menace des armes, peinent à célébrer. Sans mécanismes contraignants, ni sanctions prévues en cas de non-respect, ce texte, paraphé sous la médiation du président américain Donald Trump, soulève espoirs, doutes et indignation.
Les stylos ont glissé sur le papier à Washington, mais aucun geste symbolique n’a adouci l’atmosphère entre Félix Tshisekedi et Paul Kagame : ni accolade, ni poignée de main. Les deux présidents ont pourtant signé les trois étages qui constituent l’architecture complète du processus de paix. Pendant que les caméras filmaient cette scène glaciale, à Bukavu, les habitants retenaient leur souffle. « On signe à Washington, mais nous ici on dort toujours avec la peur », murmure Clarisse, vendeuse au marché de Beach Muhanzi.
Le premier étage, l’accord de paix, reprend les textes antérieurs et promet un cessez-le-feu permanent, le désarmement des groupes armés et le retour des réfugiés. Donald Trump, médiateur personnel, a martelé qu’il voulait « mettre fin à l’un des conflits les plus anciens au monde ». Mais dans les rues de Kadutu, l’optimisme ne prend pas. « On nous a déjà vendu ce genre de promesses. Sans sanctions, ça reste des paroles perdues dans le vent », s’emporte Emmanuel, conducteur de taxi-moto.
Du côté de Bukavu, la guerre reste une réalité quotidienne. Les habitants entendent encore, dans les collines proches, l’écho lointain des affrontements. « Si réellement la paix vient, qu’elle commence par le silence des armes chez nous, pas par des discours à l’étranger », proteste Mireille, mère de quatre enfants, rencontrée près du marché de Nyawera. Sa voix couvre à peine le bruit des motos et l’agitation urbaine.
A Bukavu le langage économique de Trump semble lointain
Le deuxième étage, celui de l’intégration économique, se veut révolutionnaire : réorganiser les chaînes d’approvisionnement en minerais critiques, longtemps au cœur des tensions. Donald Trump parle d’une « nouvelle ère d’harmonie », d’un avenir où les richesses du sous-sol ne nourriront plus les milices. Mais à Bukavu, ce langage économique semble lointain. « On parle d’harmonie alors que nos villages brûlent encore », lâche un jeune déplacé de Kalehe, récemment arrivé en ville.
Les habitants ne contestent pas la nécessité d’un cadre économique transparent, mais son timing. « Qu’ils commencent par sécuriser nos routes, nos champs, nos familles. Ensuite, oui, parlons d’économie », suggère Jean-Marie, commerçant de Birava. La ville, déjà éprouvée, veut des actes visibles avant les grands projets continentaux.
Le troisième étage repose sur deux accords bilatéraux séparés : l’un entre Kinshasa et Washington, l’autre entre Kigali et Washington. Un dispositif censé consolider la coopération sous supervision américaine. « Il y a une richesse immense dans cette terre magnifique », a déclaré Trump, mettant en avant les opportunités plutôt que les blessures encore vives du terrain. À Bukavu, certains y voient une preuve d’intérêt international, d’autres une forme de mise sous tutelle. « On dirait que nos vies dépendent maintenant de Washington. Est-ce vraiment ça, la paix ? », interroge Faustin, professeur à l’ISP.
Malgré le scepticisme, une lueur d’espoir subsiste. Beaucoup veulent croire que cette fois, le processus ne sera pas abandonné. Mais tant que les conditions préalables demeurent neutralisation des FDLR pour Kigali, retrait des troupes rwandaises pour Kinshasa la paix reste suspendue, presque théorique. « On attend juste de voir une seule chose : le jour où les combats s’arrêteront enfin pour de vrai », souffle Chantal, vendeuse de vivres frais à Essence, le regard tourné vers les collines assombries.
Linda Mula
