Tenke Fungurume : la guerre mondiale du cobalt derrière le scandale (Par Nico Minga, Économiste et Géostratège)

Les récentes révélations visant Tenke Fungurume Mining (TFM) ont provoqué une vague d’indignation. Toute accusation touchant à la santé publique ou à l’environnement mérite d’être prise avec le plus grand sérieux.
Cependant, une lecture strictement émotionnelle serait insuffisante. Le contexte compte autant que les faits. La principale question est donc de savoir pourquoi cette affaire surgit aujourd’hui, qui la porte et dans quel rapport de force international elle s’inscrit.
TFM n’est pas une mine ordinaire. Elle figure parmi les plus grands producteurs mondiaux de cuivre et de cobalt, un minerai devenu stratégique pour les batteries électriques, les technologies numériques, l’industrie de défense et la transition énergétique.
La RDC assure près de 70 % de la production mondiale de cobalt, faisant de ce secteur un enjeu majeur de la compétition entre les grandes puissances.
Un élément crucial mérite d’être rappelé. Jusqu’en 2016, TFM était contrôlée par des groupes occidentaux, notamment l’américain Freeport-McMoRan, après le rachat de Phelps Dodge, ainsi que le canadien Lundin Mining, aux côtés de la Gécamines. À la suite de l’effondrement des cours des matières premières entre 2014 et 2016, de la réorientation de leurs investissements vers d’autres régions et de la perception d’un risque plus élevé en RDC, ces entreprises ont choisi de céder leurs participations.
Peu d’acteurs occidentaux souhaitaient encore investir massivement en RDC
.Le groupe chinois CMOC a alors acquis successivement leurs parts pour détenir aujourd’hui 80 % de la mine. À l’époque, peu d’acteurs occidentaux souhaitaient encore investir massivement en RDC. La Chine, elle, a fait le pari du long terme.
Il convient également de rappeler que le Code minier congolais, lors de sa promulgation puis de sa révision en 2018, s’appliquait à l’ensemble des opérateurs présents en RDC, dont les sociétés occidentales, qui en ont été les premières bénéficiaires avant la montée en puissance des groupes chinois dans le secteur du cobalt.
Or, les accusations actuellement relayées s’appuient principalement sur des documents couvrant la période où TFM est sous contrôle chinois, ainsi que sur un mémorandum datant de 2009. Cette chronologie soulève naturellement des interrogations. Pourquoi l’analyse médiatique se concentre-t-elle presque exclusivement sur la période postérieure à l’arrivée de CMOC, alors que le site a connu plusieurs décennies d’exploitation sous contrôle occidental ? Cette interrogation ne constitue pas une preuve de manipulation, mais elle mérite d’être posée.
Le contexte international renforce encore cette réflexion. Depuis plusieurs années, les États-Unis, l’Union européenne et la Chine se livrent une compétition de plus en plus ouverte pour le contrôle des chaînes d’approvisionnement en minerais critiques. Le cobalt congolais est devenu un enjeu majeur de sécurité économique et industrielle.
Dans cette rivalité, les batailles ne se déroulent pas uniquement dans les mines. Elles se jouent aussi devant les tribunaux, dans les médias, à travers les normes environnementales et, parfois, dans la guerre de l’information.
Cela ne signifie évidemment pas que les accusations doivent être rejetées d’emblée. Si des contaminations existent, elles doivent être établies par des expertises scientifiques indépendantes et donner lieu, le cas échéant, à des sanctions conformément à la loi congolaise.
Mais la RDC ne doit pas davantage devenir le théâtre où les grandes puissances règlent leurs rivalités économiques en instrumentalisant des questions environnementales ou sanitaires.
Face à cette situation, la seule posture conforme aux intérêts nationaux consiste à privilégier une expertise indépendante, conduite sous l’autorité des institutions congolaises, avec l’appui de laboratoires reconnus et de contre-expertises transparentes. Ni la présomption de culpabilité, ni la présomption d’innocence ne doivent être dictées par les intérêts géopolitiques des puissances étrangères.
Dans la nouvelle guerre mondiale des minerais critiques, la désinformation peut devenir une arme aussi puissante que les sanctions économiques ou les pressions diplomatiques. Les multinationales défendent leurs intérêts, les grandes puissances défendent les leurs.
La RDC, elle, n’a qu’une seule obligation, celle de défendre ses intérêts avec rigueur scientifique et lucidité stratégique.
