Triste réalité des cimetières à Kinshasa : quand les morts n’ont plus de repos  (Par Placide Tabasenge)

Dans la mégapole congolaise de plus de 17 millions d’habitants, la crise de l’espace urbain et la faillite de la gestion publique s’invitent jusque dans la demeure des morts. Des tombes profanées aux habitations anarchiques érigées sur des ossements humains, les cimetières de la capitale sont devenus le miroir d’un désordre indescriptible et sans nom.

Un inventaire de la désolation

De la huppée commune de la Gombe aux périphéries de la Nsele et Maluku, Kinshasa compte des dizaines de nécropoles. Si le cimetière de la Gombe ou les concessions privées de la Nsele (Entre Terre et Ciel, Nsele Bambous) gardent encore un semblant de dignité grâce à des coûts d’accès prohibitifs, le reste de la ville sombre dans le chaos.

Kintambo, Kinsuka, Mbenseke Futi, Kimwenza, Ndjili- Brasserie, Kimbanseke, ou encore Kinkole 1 et 2 (Nouvelle Cité) : partout, le même constat de désolation s’impose.

Officiellement fermés pour saturation depuis des années, plusieurs de ces sites continuent pourtant d’accueillir de nouvelles dépouilles dans un « cafouillage » généralisé.

Sans allées de circulation, sans plan d’urbanisme funéraire, les inhumations s’y font pêle-mêle, au mépris des règles d’hygiène et de sécurité les plus élémentaires.

« Nous marchons littéralement sur les morts d’autrui pour aller enterrer les nôtres », confie, Dieudonné Mafuta, désemparé, lors d’une procession à Kinkole.

Profanations, marchés et « Kuluna » : le règne de l’impunité

À la nuit tombante, ces espaces censés être sacrés se transforment en zones de non-droit. Faute d’éclairage et de clôtures sécurisées, les cimetières de Kinshasa sont devenus le repaire de prédilection des Kuluna, ces gangs de délinquants qui y passent la nuit et y cachent leur butin sans être inquiétés.

Plus grave encore, un commerce macabre s’y est installé. Des inciviques déterrent les corps pour voler les vêtements des défunts, les linceuls, les bijoux et arracher les croix ou les grilles métalliques des sépultures afin de les revendre à bas prix.

Plus surprenant encore, le jour, la vie reprend ses droits de la manière la plus insolite : à même les tombes recouvertes d’herbes folles, des vendeurs ambulants installent leurs étals, proposant le vin de palme voir de la nourriture aux passants au milieu des sépultures brisées.

À Kinsuka, on a bâti sur les ossements

Le summum du scandale se joue sans doute au célèbre cimetière de Kinsuka, dans la commune de Mont-Ngafula. Ici, le cimetière s’est carrément métamorphosé en un nouveau quartier résidentiel. Des habitations en matériaux durables sortent de terre, au milieu de tracés de rues improvisés. Pour faire de la place aux vivants, des os humains ont été déterrés à la pelle, au vu et au vu des chefs de quartiers locaux, jugés complaisants ou corrompus.

L’effet pour la diaspora est dévastateur. En août dernier, à l’occasion de la journée nationale dédiée aux morts, des Congolais venus d’Europe pour s’incliner sur la tombe d’un proche ont eu le choc de leur vie : la sépulture familiale avait disparu, remplacée par la villa en chantier d’un inconnu.

Le racket des familles éprouvées

La misère des vivants ne s’arrête pas au deuil. À Kinshasa, mourir est devenu un luxe. Le prix des cercueils et la construction des caveaux ont pris l’ascenseur. Après avoir passé des nuits de veillée épuisantes et coûteuses, les familles doivent affronter l’ultime humiliation au moment de l’inhumation : le racket des fossoyeurs. Il faut les supplier.

Bien que l’État maintienne des bureaux administratifs sur place, l’autorité y est inexistante. Devant le trou béant, les fossoyeurs exigent de l’argent liquide (à l’équivalent des cassiers de bieres) avant d’introduire le cercueil. Pas d’argent, pas d’enterrement. Les familles, souvent à bout de ressources, sont contraintes de s’exécuter sous la pression et le chantage.

L’urgence d’une reprise en main par l’État

Lors des fortes pluies, la situation vire à la catastrophe environnementale et humaine. À Kinkole, Kisenso, Kintambo et à Ndjili, les eaux de ruissellement cassent les tombes et emportent la terre, rendant les sépultures définitivement introuvables pour les familles.

Face à ce naufrage mémoriel et sanitaire, les appels se multiplient sans cesse pour que le gouvernement provincial et national reprenne le contrôle de la situation. Le respect des morts est le reflet du respect que l’on porte aux vivants. Pour les Kinois, il est temps que l’État sécurise, assainisse et réorganise ces lieux de repos éternel, car après tout, les cimetières restent la dernière demeure de tout le monde.

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