15 août : les limites de la C64

L’ultimatum de la C64 au président Félix Tshisekedi arrive à expiration ce 15 août. Quelles sont ses chances de prendre la Bastille et de faire démissionner le chef de l’Etat par la rue ? Très faibles. Gardienne autoproclamée de l’ordre constitutionnel, elle est allée de reculade en reculade dans l’espoir d’élargir la base de la contestation par l’adhésion de l’AFC-M23 et de « Sauvons le Congo », dont elle se fait l’avocat pour le dialogue national.
Mais, entre les reports successifs des marches, la stratégie du pouvoir et les divisions internes, le rapport de force tourne à l’avantage du régime en place. En définitive, les moyens d’action de l’opposition, qui paraît se tromper de cible, s’avèrent limités. Cela avec l’improbable caution morale de la CENCO et de l’ECC, désormais plus portées vers le dialogue national, la molle pression internationale pour contraindre Kinshasa à la table des négociations et l’inconfort dans lequel se trouve actuellement le président rwandais, levier de pression militaire sur le régime de Kinshasa.
Afin de faire barrage à toute réforme constitutionnelle ainsi qu’à toute perspective d’un troisième mandat du président Félix Tshiskedi, la C64, une coalition d’une dizaine de partis politiques de l’opposition, dont les principaux leaders sont Martin Fayulu (ECIDE), Jean-Marc Kabund (AC), Delly Sesanga (ENVOL), Augustin Matata (LGD) et Moïse Katumbi (ENSEMBLE), a vu le jour le 19 mai. Il y a donc près de trois mois. Autoproclamée « gardienne de l’ordre constitutionnel », elle a pris, à ce titre, le pari de mobiliser les forces sociales et politiques à l’interne, voire susciter la pression internationale, afin de contraindre le régime Tshisekedi à ne pas franchir le Rubicon.
Pour ce faire, la C64 a eu à inscrire à son agenda plusieurs actions à mener : une ville morte à Kinshasa et en provinces le 03 juin, le dépôt d’une plainte pour « coup d’Etat constitutionnel » contre le président de la République le 09 juin et le sit-in au Palais du Peuple le 13 juin pour pousser le Parlement à se démarquer de la proposition de loi portant organisation du référendum qui y était examiné. Mais, ces manifestations n’ont pas connu un succès retentissant.
Test d’adhésion populaire, la « ville morte », du reste, limitée à Kinshasa, a été, malgré les menaces voilées proférées à la population, en dessous des attentes. Le « sit-in » n’a pas fait moins flop. La mobilisation n’était pas au rendez-vous. C’est plutôt des badauds, munis d’armes blanches et recrutés pour la circonstance, qui se sont montrés plus actifs. Ils ont eu maille à partir avec la police. Pour leur part, les leaders, parmi lesquels Martin Fayulu, Delly Sesanga et Jean-Marc Kabund, n’ont pas manqué d’imagination. Afin de masquer ou de relativiser cette seconde contreperformance, ils ont simulé des blessures par balles. Preuve de la gâchette facile des policiers et de l’intolérance du pouvoir. Signé Mgr Donatien Nshole, seul le monitoring de la CENCO est venu en appui de cette supercherie.
Les actions judiciaires se sont avérées une voie hasardeuse. Avec une forte probabilité de rejet par la justice, parce que se fondant sur l’infraction de « coup d’Etat constitutionnel » inconnue du droit positif congolais, la plainte annoncée contre le président de la République s’est révélée juridiquement fragile. Et pour éviter le ridicule, son dépôt a connu un report, à la limite sine die, sous prétexte de consolider le chef d’accusation avec des informations supplémentaires obtenues de plusieurs institutions.
Malgré cette mauvaise passe, la C64 a projeté, afin de garder la main et de se donner bonne conscience, une marche de protestation avec comme point de chute le Palais de la Nation et faire démissionner, par ricochet, le président Félix Tshisekedi. Les dates de 7 et 22 juillet n’ont pas été tenues ; ses leaders ayant accepté de surseoir à ces manifestations. Ils ont, d’une part, répondu à l’invitation du président Evariste Ndayishimiye à Bujumbura et, d’autre part, donné une chance au dialogue national proposé par le président de la République lors de sa rencontre avec les chefs des confessions religieuses. Cependant, sous peine de reprendre les actions citoyennes de grande envergure si le dialogue national n’est pas officiellement convoqué d’ici là, ou si le projet de révision constitutionnelle se poursuit sans compromis, un ultimatum clair a été fixé au gouvernement jusqu’au 15 août 2026. Il exipre dans deux jours.
Après moult reports de son ultime manifestation visant à faire démissionner le président Félix Tshisekedi, la C64 a-t-elle encore suffisamment de ressorts pour faire rêver ses sympathisants et gagner ainsi son objectif ?
Illusions d’atouts
Bien d’observateurs sont d’avis que la C64, en dépit de ses reculades, disposent d’atouts, voire des capacités de rebond. Entre autres, front uni et transversalité, légitimité symbolique et stratégie de contournement, sont alignés comme atouts.
Premier atout, le front uni et la transversalité tient du fait que la C64 rassemble des figures majeures très diverses, en l’occurrence Moïse Katumbi, Martin Fayulu, Delly Sesanga, Jean-Marc Kabund et Augustin Matata, non sans compter des mouvements citoyens et des franges de la société civile associés. Mais, cette union ne semble pas avoir résisté à l’épreuve du temps, du reste, relativement très court.
Les reports successifs des manifestations ont suscité de la frustration en son sein. Les cadres de certains partis, comme ceux d’Ensemble pour la République, ont publiquement exprimé leur désaccord, qualifiant ces annulations de « pathétiques ».
Un membre au nom d’Alain Bolodja n’a pas rongé son frein. S’estimant marginalisé, il a éventré le boa, mettant ainsi en doute la capacité de mobilisation des grandes gueules qui s’affichent en première ligne. A l’en croire, c’est plutôt l’argent qui est l’agent mobilisateur. D’autre part, une frange de l’opinion et des mouvements soutient que ces atermoiements font douter de la capacité du présidium à mobiliser durablement.
Point de doute. La stratégie de « rejet » sans alternative unifiée claire affaiblit l’impact de la mobilisation à Kinshasa et dans les provinces.
Le problème ici, c’est qu’on a porté plus le regard sur des personnalités, individualités « célèbres » à un titre ou à un autre, et non sur ce qu’elles représentent effectivement sur le plan sociologique ou sur le poids de leurs machines politiques respectives. Leurs partis politiques sont, pour la plupart, de seconde zone, alors que leurs leaders vivent dans l’illusion. Pour ne parler que de Martin Fayulu et de Moïse Katumbi, point n’est besoin de rappeler que le premier a joui d’une popularité d’emprunt lors de la présidentielle 2018 par le biais de la plateforme LAMUKA, tandis que le second reste le dirigeant sportif incontesté en RDC, mais non un homme politique accompli. ENSEMBLE, le parti de ce dernier reste une formation politique composite, très minoritaire au Parlement et sans un réel impact. Avec une campagne politique promise à l’américaine, son chairman, plus ancré dans l’ex-Katanga, s’en est tiré avec 18 % des suffrages exprimés à la présidentielle 2023.
De par sa dénomination tirée de l’article 64 de la Constitution, la C64 s’est adjugée une légitimité symbolique en s’autoproclamant « gardienne de l’ordre constitutionnel ». A coup de renfort des médias et des réseaux sociaux, elle n’a ménagé aucun effort, eu égard à la communication disparate et décalée de la majorité, pour surfer avec succès sur l’émotion collective.
Mais, à tout bien considéré, sa démarche heurte ledit article en ce que le président Félix Tshisekedi n’a pas pris le pouvoir par la force et ne l’exerce pas non plus en violation de la Constitution. Aucune preuve intangible n’est administrée à ce propos. La proposition de loi portant organisation du référendum, au demeurant constitutionnelle de par les articles 5 et 218 de la Loi fondamentale et, de surcroît, déclarée conforme à celle-ci par le juge constitutionnel, n’en est pas une. Par contre, c’est la C64 qui risque de tomber sous le coup de l’alinéa 2 de cet article en ce qu’elle s’emploie à une insurrection pour faire démissionner un président de la République en plein exercice de son mandat.
Appelant le président de la République à s’abstenir de promulguer la Loi Ngondankoy, toutes les gesticulations observées ces derniers temps ne sont pas moins une peine perdue. En la matière, le chef de l’Etat a une compétence liée. Et l’article 140 de la Constitution est on ne plus clair à ce sujet : dépassé certains délais après un parcours aussi régulier, la promulgation est de droit. C’est cela aussi le respect de la Constitution.
Cependant, afin de ne pas s’attirer la foudre de la foultitude de Congolais qui considèrent l’ancien président Joseph Kabila (Sauvons le Congo, PPRD, etc.) et Corneille Nangaa (AFC-M23), entendus comme instruments du président Paul Kagame pour la « congolisation » de la crise à l’est afin de faire passer ses revendications sur les terres du Congo et continuer impunément à piller ses ressources, la C64 s’essaie à la stratégie de contournement. Elle prend soin de ne pas s’aligner d’emblée avec leurs anciens et nouveaux réseaux pour éviter d’être discréditée, gardant ainsi une cohérence claire sur le refus des réformes constitutionnelles.
Mais, personne n’est dupe. Le véhément plaidoyer pour leur participation au dialogue national, ainsi que l’abstention à les condamner, en ce compris leur mentor, commanditaire de l’entreprise funeste dans la partie orientale du pays, dément pertinemment bien leur posture. C’est, en principe, ce dernier qui aurait dû être la cible de tous les Congolais. Hélas ! Nombre d’entre eux ont choisi librement de trahir le Congo au profit du Rwanda. Toutefois, en dépit du fait que la CENCO-ECC semble tourner une page, l’opposition serait encore, quant à elle, loin de se priver du levier de la pression militaire sur le pouvoir de Kinshasa.
Dans ce jeu contrasté, l’élargissement de la base de la contestation est, pour le moins, incertain. Enthousiastes au départ de voir le front anti Félix Tshisekedi s’étendre, « Sauvons le Congo » et l’AFC-M23 émettent de plus en plus des signaux négatifs. En atteste la déclaration de José Makila, un des fidèles de l’ancien président Joseph Kabila. La rébellion de Corneille Nangaa n’est pas en reste. Elle se demande si la C64 n’est pas une opposition de feu de paille ou prématurée pour être encore gardée dans une couveuse.
Faiblesses
Outre les illusions d’atouts déroulées ci-haut, la C64 souffre des faiblesses évidentes. Sur fond de lutte de leadership, l’hétérogénéité idéologique qui la caractérise fait que ses leaders ont des ambitions et des intérêts divergents. Ce qui rend difficile, déjà à très court terme, le maintien d’une cohésion. A moyen et à long terme, c’est une utopie. Aussi, les divisions internes donnent lieu à des divergences sur la stratégie à adopter (confrontation directe vs compromis), fragilisant de la sorte l’unité du bloc.
La faiblesse institutionnelle fait pencher le rapport de force du côté pouvoir. En effet, le président Félix Tshisekedi dispose d’une très large majorité à l’Assemblée nationale et au Sénat, voire dans les assemblées provinciales. Ce qui réduit sensiblement l’impact politique direct des actions de la C64. Par ailleurs, l’absence d’une majorité parlementaire ou d’un réseau étendu d’élus locaux la prive de leviers institutionnels pour bloquer les projets du pouvoir, en l’occurrence la révision constitutionnelle. Il pourrait s’agir aussi, le cas échéant, du changement de la Constitution.
En sus des reports successifs des marches de protestation, le succès mitigé des opérations « villes mortes » et des « sit-in » reflète, jusque-là, le déficit de mobilisation. Et rien ne semble présager, sauf cataclysme au sein de la majorité, l’inversion de la tendance dans un proche avenir. Sa marge de manœuvre est donc très étroite. Dans ce cas, le refus de l’opposition de participer au dialogue national sans garanties institutionnelles et politiques fortes, à savoir, notamment, la libération des prisonniers et l’arrêt des poursuites judiciaires contre certains acteurs, risque de l’isoler ou de la marginaliser dans le processus politique en cours.
Enfin, les actions judiciaires restent symboliques. Les plaintes annoncées contre le président de la République en exercice sont juridiquement fragiles et ne sont pas à même d’accrocher la justice. La base juridique de cette procédure pénale s’appuie fondamentalement sur l’article 166 de la Constitution, qui permet de poursuivre le chef de l’État pour des infractions graves telles que la haute trahison.
Faute de marge de manœuvre suffisante pour faire aboutir cette action judiciaire, sinon elle aurait déjà déposé sa plainte comme annoncé le 09 juin, celle-ci s’inscrit dans le cadre de la politique-spectacle. En effet, pour que le président soit poursuivi sur base de l’article 165, il doit être retenu à sa charge l’infraction de haute trahison qui présume une violation intentionnelle de la Constitution. L’a-t-il violée, et par quel acte ? En plus, selon l’article 166, la décision de poursuites ainsi que la mise en accusation du président de la République sont votées à la majorité des deux tiers des membres du Parlement composant le Congrès aux termes du Règlement intérieur. D’où l’opposition va tirer cette majorité ?
Une marge très étriquée
Quasi absente dans les assemblées législatives aussi au niveau national que provincial, la C64 n’a pas les moyens institutionnels de faire démissionner directement le président Félix Tshisekedi, ni le faire plier à coup d’ultimatum. Avec une marge de manœuvre réduite, l’issue qui aurait dû s’offrir à elle, c’est le recours à la rue conjugué à l’arbitrage de la société civile à travers le tandem CENCO-ECC auprès duquel elle était gratifiée d’un certain crédit moral. Ce qui se résume sans détour en termes de rapport de force, devant dépendre essentiellement de sa capacité à mobiliser la population kinoise et celle des provinces. Une équation pour le moins complexe. Et aussi de son habileté à susciter la pression internationale ; les inquiétudes des pays voisins et de l’Union africaine sur la stabilité en RDC, voire de certaines puissances, restant un levier important pour maintenir le président Tshisekedi à la table des négociations. Mais, s’il est vrai que l’opposition a, en rapport avec sa visite au Burundi, boycotté l’invitation du Congolo-Brazzavillois Denis Sassou Ngesso, elle s’est mise ainsi sur le dos, sans le savoir, d’autres présidents africains. Ce qui réduit leur ouverture sur le continent.
De quoi sera donc capable la C64 pour renverser la vapeur ? Difficile à dire. Mais, est-il que quatre jours avant le terme de l’ultimatum, Martin Fayulu, qui passe pour une des locomotives de ce consortium, a quitté Kinshasa pour Paris. Qu’est-ce à dire ? Est-il allé secouer des cocotiers pour obtenir des soutiens évidents afin de se mettre à nouveau en ordre de bataille ou met-il à l’épreuve la capacité de ses pairs qui lui disputent le leadership ? Est-ce finalement un signe annonciateur d’une dissension ?
Toutefois, face à la machine politique impitoyable de l’Union sacrée de la nation, le succès de la C64 aurait pu reposer sur la concrétisation du front commun de l’opposition. Cette unité demeure de façade et structurellement fragile.
Moïse Musangana (depuis Kinshasa)
