Trente-cinq ans déjà ! Le 18 octobre 1991, mon grand-père, Mbuta Mingiedi Mbala N’zeteke, nous quittait à l’âge de 101 ans, laissant derrière lui une histoire, un héritage et une mémoire que le temps ne saurait effacer. Aujourd’hui, je porte fièrement son nom et je ressens le devoir de rappeler aux générations présentes et futures le parcours de cet homme qui a contribué, dans l’ombre, à l’éveil de la conscience nationale congolaise.
Je me souviens encore de ce lundi où, à Kalemie, j’apprenais la triste nouvelle de sa disparition au cours d’une émission sportive. C’est le journaliste Kabulo Mwana Kabulo qui annonçait la nouvelle. Je n’arrivais pas à y croire, surtout lorsque sa photographie est apparue à l’écran. Il a fallu attendre le journal télévisé de 20h00 de l’OZRT pour que je me rende à l’évidence : mon grand-père nous avait réellement quittés.
Je voulais consacrer cette journée au recueillement et à la réflexion. Mais c’est un message audio de ma tante, Mme Marie Sumu Mbala, l’une des filles de mon grand-père qui vit à Paris, qui m’a rappelé l’importance de cette date.
« Tu as oublié la date du 18 octobre où ton homonyme nous a quittés ? », m’a-t-elle lancé.
Ces quelques mots ont suffi pour raviver les souvenirs et me pousser à écrire cette énième tribune en hommage à celui dont je porte fièrement le nom.
Cette commémoration intervient dans un contexte douloureux pour notre famille. Nous sommes encore sous le choc du décès de maman Joséphine Dikoko, deuxième fille de Mbuta Mingiedi Mbala, qui nous a quittés à Bruxelles le 24 septembre 2026, à l’âge de 93 ans. Son corps a été rapatrié à Kinshasa, où ses obsèques ont eu lieu le 11 octobre dernier.
À peine une semaine après ses funérailles, nous voici de nouveau confrontés au souvenir de la disparition de notre patriarche. La douleur familiale se mêle ainsi au devoir de mémoire.
Né en Angola en 1892, de Pedro Kumbi, son père, et de Makumbu, sa mère, Mbuta Mingiedi Mbala N’zeteke arrive à Léopoldville en 1924, à l’âge de 32 ans mais il vivait déjà au Bas-Congo précisément à Thysville devenu aujourd’hui Mbanza-Ngungu où notre défunte mère Mbuta Marie Idima Luzala était née en 1937.
Il appartient à cette génération d’hommes qui ont traversé les bouleversements de l’époque coloniale et dont l’influence dépassait largement le cercle familial. Grand commerçant, mécène, sportif passionné et homme de convictions, il s’est imposé parmi les figures marquantes de son époque.
Président honoraire de l’AS Vita Club et argentier de l’ABAKO, le parti de Nzenza Landu et de Joseph Kasa-Vubu, il était au carrefour du sport, du commerce et de la vie politique congolaise.
Mais pour comprendre la place qu’il occupait dans la société de son époque , il faut évoquer un lieu devenu emblématique : le Mingiedi Bar.
Le Mingiedi Bar était bien plus qu’un établissement commercial : il était un véritable sanctuaire de rencontres, de réflexions et de débats politiques, l’un des épicentres de l’éclosion de la conscience indépendantiste congolaise. C’est dans ce lieu que se croisaient les aspirations d’une population indigène en quête de dignité, les militants de l’ABAKO, les sportifs de Vita Club et des personnalités qui réfléchissaient à l’avenir du Congo belge. À travers cet espace, Mbuta Mingiedi Mbala N’zeteke participait, à sa manière, à la dynamique qui allait conduire le pays vers l’indépendance. Car avant que l’indépendance ne soit proclamée le 30 juin 1960, elle avait d’abord germé dans les esprits, mûri dans les échanges et grandi dans des lieux de rassemblement comme le Mingiedi Bar.
Les réunions de Vita Club, les échanges politiques et les discussions sur l’avenir du Congo y trouvaient leur point de convergence.
C’est également dans cet environnement que Joseph-Désiré Mobutu, alors journaliste sous le pseudonyme de « Jean de Banzy », recueillait les échos de la population. Ses articles paraissaient notamment dans Actualités africaines, le supplément hebdomadaire du quotidien L’Avenir, destiné au public congolais.
Les murmures, les frustrations et les aspirations des Congolais pouvaient ainsi être relayés par la presse. Le Mingiedi Bar constituait l’un de ces espaces où la parole circulait, où les idées se confrontaient et où s’exprimait progressivement une conscience politique nationale.
Mbuta Mingiedi Mbala avait compris l’importance de ces lieux de rassemblement. Il savait qu’un peuple ne pouvait pas préparer son avenir sans espaces de rencontre, sans circulation des idées et sans hommes capables de soutenir les initiatives collectives.
Avant même l’indépendance, mon grand-père comptait parmi les premiers Congolais à ouvrir une salle de cinéma.
Ce choix n’était pas anodin. Il avait compris que le cinéma pouvait être bien plus qu’un divertissement : il pouvait devenir un instrument de découverte du monde, de transmission des idées et d’éveil des consciences.
À travers les films mettant en scène des peuples qui se révoltaient contre la domination coloniale, des Indiens affrontant les Blancs ou des Noirs combattant dans des films de guerre, les spectateurs découvraient d’autres réalités et d’autres formes de résistance.
Dans un contexte où le pouvoir colonial contrôlait largement les espaces d’expression, cette ouverture sur des récits de lutte et de libération pouvait nourrir les réflexions sur la condition des peuples dominés.
Mbuta Mingiedi Mbala, un Muzombo, Mukongo de l’espace historique et culturel de Don Zombo, à cheval entre le Kongo Central et l’Angola, avait une vision qui dépassait les limites du commerce. Il investissait également dans des espaces susceptibles de contribuer à l’évolution des mentalités.
Il avait compris, à sa manière, que l’émancipation d’un peuple commence aussi dans les esprits.
Parler de Mbuta Mingiedi Mbala sans évoquer l’AS Vita Club serait oublier une partie essentielle de sa vie.
Il était un fervent supporter de cette équipe, dont il fut président honoraire. Sa relation avec les sportifs et les dirigeants du club allait bien au-delà des résultats sur le terrain. Elle s’apparentait à une relation de père à fils, fondée sur la proximité, le soutien et la fidélité.
Vita Club était pour lui une passion, mais aussi un espace de rassemblement et d’affirmation collective à une époque où les Congolais cherchaient à prendre leur place dans la société coloniale.
Cette fidélité a traversé les générations et s’est inscrite dans la mémoire populaire.
Le célèbre musicien Franco Luambo Makiadi l’a d’ailleurs immortalisé à travers la chanson Ya Mbala, avec ces paroles devenues mémorables :
« Mbala, Mbala, Mingiedi Mbala éeeee ya Mbala ! »
Cette chanson constitue un témoignage culturel de la place qu’occupait cet homme dans son époque. La mémoire d’un homme ne se conserve pas uniquement dans les archives officielles : elle vit aussi dans les chansons, les récits et la tradition orale.
Mbuta Mingiedi Mbala, parfois surnommé Munderi ou « le Blanc », était un homme de parole, d’une constance remarquable. Sa fidélité à ses engagements et à ses convictions constituait l’un des traits marquants de sa personnalité.
Le 4 janvier 1959 demeure une date charnière de notre histoire nationale. Les événements de Léopoldville ont marqué un tournant dans le combat pour l’indépendance du Congo.
Mbuta Mingiedi Mbala était présent dans cette dynamique, aux côtés de son Vita Club et de l’ABAKO. Comme d’autres dirigeants du mouvement, il a dû fuir face à la répression des autorités coloniales belges.
Mais pour comprendre l’attachement de mon grand-père à cette date historique, il faut aussi revenir à un souvenir familial qui m’est particulièrement cher.
Chaque 4 janvier, mon grand-père réunissait ses petits-enfants. Chacun devait apporter son plat préféré, que nous partagions ensemble, avant qu’il ne nous offre des cadeaux.
Pour nous, enfants, c’était un moment de joie, de retrouvailles et de partage. Mais derrière cette tradition familiale se cachait un message beaucoup plus profond. Mon grand-père voulait nous faire comprendre l’importance historique du 4 janvier 1959, une date au cours de laquelle il aurait pu laisser sa peau dans le combat pour l’indépendance du Congo.
Il ne voulait pas que cette journée soit réduite à une simple commémoration. Il voulait que nous, ses petits-enfants, comprenions le prix de la liberté et les sacrifices consentis par ceux qui avaient osé affronter le système colonial belge.
À travers ces réunions familiales, les repas partagés et les cadeaux qu’il nous offrait, il transformait le souvenir d’un événement historique en une véritable leçon de transmission. Il nous enseignait, à sa manière, que l’indépendance n’était pas un cadeau tombé du ciel, mais le résultat d’un combat mené par des hommes et des femmes qui avaient accepté de prendre des risques pour leur peuple.
Le 4 janvier n’était donc pas, pour Mbuta Mingiedi Mbala, une simple date du calendrier. C’était une page de sa propre histoire, une mémoire de lutte qu’il voulait inscrire dans la conscience de sa descendance.
Son engagement s’inscrivait dans une période où les aspirations à la liberté devenaient de plus en plus difficiles à contenir. Les Congolais réclamaient davantage de dignité, de reconnaissance et le droit de décider eux-mêmes de leur avenir.
Il faut rappeler que l’indépendance de notre pays n’est pas le résultat de l’action d’un seul homme. Elle est l’aboutissement d’un combat collectif auquel ont participé des figures connues, des militants, des commerçants, des intellectuels, des sportifs et des anonymes dont les noms ne figurent pas toujours dans les livres d’histoire.
Mbuta Mingiedi Mbala fut l’un de ces hommes dont la contribution mérite d’être reconnue : un acteur de l’ombre dont l’influence s’exerçait à travers ses moyens, ses relations, ses convictions et les espaces qu’il mettait à la disposition de sa communauté.
Un autre épisode familial témoigne du souci de mon grand-père de préserver la mémoire de ceux qui avaient apporté leur contribution à la cause congolaise.
En mars 1959, lorsqu’un de ses fils vint au monde, Mbuta Mingiedi Mbala choisit de lui donner le nom de Croquez (Maître Jacques-Arnold Croquez) , avocat français à la Cour d’appel de Paris, qui avait défendu les dirigeants de l’ABAKO.
Ce choix n’était pas anodin. En donnant à son fils le nom de cet avocat,à notre cher oncle qui habite la France , mon grand-père voulait que l’histoire retienne le rôle joué par cet homme dans la défense des responsables de l’ABAKO et, plus largement, dans les événements qui marquaient alors le Congo belge.
Il ne s’agissait pas simplement de donner un nom à un enfant, mais de perpétuer le souvenir d’un engagement et d’exprimer sa reconnaissance envers celui qui avait apporté son concours à la défense des dirigeants de l’ABAKO.
Voilà aussi qui était Mbuta Mingiedi Mbala N’zeteke : un homme qui savait que l’histoire ne se construit pas uniquement dans les livres ou les discours officiels, mais également dans les familles, les traditions et les choix symboliques qui transmettent la mémoire collective.
Aujourd’hui, je comprends davantage la portée de ces gestes. En réunissant ses petits-enfants chaque 4 janvier et en associant le nom d’un avocat à la naissance de son fils, mon grand-père nous invitait à ne jamais oublier les sacrifices, les solidarités et les engagements qui ont jalonné le chemin de notre indépendance.
C’est aussi pour cela que je porte fièrement son nom : parce qu’au-delà d’un héritage familial, il représente une mémoire et une responsabilité envers l’histoire de notre pays.
L’histoire aime retenir les grands discours et les figures placées au premier plan. Pourtant, derrière les événements qui changent le destin d’une nation, il existe toujours des hommes qui préparent le terrain, soutiennent les mouvements et permettent aux idées de circuler.
Mon grand-père fut de ceux-là.
Lorsque Mbuta Mingiedi Mbala nous a quittés, le 18 octobre 1991, le gouverneur de l’époque, Mungul Diaka, a été directement confronté à la nouvelle de sa disparition.
L’une de ses filles, Mme Thérèse Ntangu, s’était rendue à son bureau pour solliciter une place où inhumer leur père. Surpris d’apprendre cette triste nouvelle, le gouverneur avait immédiatement appelé le président Mobutu, qui résidait alors à Gbadolite, afin de l’en informer.
Le président donna l’ordre de réserver au défunt une place de choix au cimetière de la Gombe. Il promit également d’envoyer une délégation en son nom propre.
C’est ainsi que M. Timothée Moleka Nzulama se rendit aux obsèques, accompagné d’une forte délégation représentant le chef de l’État.
Cette présence revêtait une signification particulière. Le père de Timothée Moleka était très proche de Mbuta Mingiedi Mbala, qui avait été pour lui comme un père et avait contribué à la préparation de son mariage.
Au-delà du protocole officiel, cette histoire témoigne de relations humaines construites dans la durée, de liens de solidarité et d’une reconnaissance qui ne s’efface pas avec le temps.
Elle rappelle également que l’influence de Mbuta Mingiedi Mbala ne se limitait ni au commerce ni au sport. Elle se manifestait aussi dans les rapports de confiance qu’il avait noués avec différentes personnalités de son époque.
Trente-cinq ans après sa disparition, il est temps de s’interroger sur la place que notre pays accorde à ceux qui ont contribué à son indépendance.
Combien de figures ayant participé à la préparation de notre liberté demeurent-elles encore méconnues des jeunes générations ? Combien d’hommes dont les initiatives ont accompagné l’éveil politique du peuple congolais attendent-ils toujours que leur contribution soit documentée et reconnue ?
Nous ne pouvons pas continuer à célébrer uniquement les noms les plus connus tout en laissant dans l’ombre ceux qui, à leur manière, ont participé à l’histoire collective.
La famille Mingiedi Mbala porte aujourd’hui un projet qu’elle souhaite soumettre aux dirigeants de l’AS Vita Club et au ministère des Sports et Loisirs. Pourquoi ne pas également le porter à l’attention de la Présidence de la République, afin d’examiner les possibilités d’une reconnaissance officielle de cet homme qui a marqué l’histoire du sport, du commerce et de la vie politique de son époque ?
Il ne s’agit pas de réclamer un privilège familial. Il s’agit de faire vivre la mémoire d’une personnalité dont le parcours mérite d’être étudié, documenté et transmis.
Une reconnaissance, même à titre posthume, serait une fierté pour toute sa descendance, mais aussi un acte de justice mémorielle envers une génération qui a contribué à ouvrir le chemin de l’indépendance.
Notre pays a besoin de réconcilier son histoire officielle avec la mémoire de ses familles, de ses communautés et de ses témoins. Les archives, les témoignages et les récits familiaux doivent pouvoir contribuer à une meilleure connaissance de notre passé.
Je porte son nom, je porte aussi le devoir de mémoire
En ce 18 octobre 2026, je ne commémore pas seulement la disparition de mon grand-père. Je rends hommage à un homme dont le nom m’a été transmis comme un héritage et dont le parcours m’impose une responsabilité.
Porter le nom de Mingiedi Mbala N’zeteke est pour moi une fierté. Mais cette fierté ne doit pas être une simple affaire de filiation. Elle doit se traduire par la volonté de faire connaître son histoire, de préserver ses souvenirs et de transmettre aux générations futures les valeurs que sa vie nous inspire.
Mon grand-père a vécu 101 ans. Il a connu plusieurs époques, traversé des bouleversements historiques et laissé des traces dans différents milieux de la société congolaise.
Son Mingiedi Bar, son engagement auprès de l’ABAKO, son attachement à Vita Club, son investissement dans le cinéma et les relations humaines qu’il a cultivées composent les différentes facettes d’un héritage qui mérite d’être rassemblé.
Aujourd’hui, je me souviens de cet homme de parole, de ce grand commerçant, de ce mécène et de ce patriarche dont Franco Luambo Makiadi a immortalisé le nom dans une chanson.
Je me souviens aussi de ce lundi à Kalemie, lorsque la voix de Kabulo Mwana Kabulo annonçait sa disparition, et de cette photographie qui m’avait laissé incrédule jusqu’au journal télévisé de l’OZRT.
Curieusement au moment où j’écris cette énième tribune à sa mémoire je me retrouve à Tanganyika, cette fois-ci dans le territoire de Kabalo.
L’indépendance de la République démocratique du Congo appartient à tout un peuple. La mémoire de ceux qui l’ont préparée doit, elle aussi, appartenir à toute la nation.
Que notre pays apprenne à reconnaître ses bâtisseurs, y compris ceux dont les noms ont été relégués dans les souvenirs familiaux et les témoignages de leurs contemporains.
Que l’AS Vita Club se souvienne de l’un de ses grands soutiens.
Que les institutions nationales s’intéressent davantage à ces figures qui ont marqué leur époque.
Et que les jeunes Congolais sachent que, bien avant le 30 juin 1960, des hommes avaient déjà commencé à préparer, chacun à sa manière, le chemin de la liberté.
SON NOM EST DEVENU LE MIEN.
SON HÉRITAGE EST DEVENU MA RESPONSABILITÉ.
JE MARCHERAI AVEC HONNEUR, AFIN QUE MINGIEDI MBALA N’ZETEKE CONTINUE DE VIVRE À TRAVERS MES ŒUVRES, MES VALEURS ET LES GÉNÉRATIONS QUI ME SUCCÉDERONT.
Et tant que je pourrai témoigner, écrire et transmettre, ta mémoire ne sera pas abandonnée à l’oubli.
