Conflit au Moyen-Orient : Trump dynamite les équilibres régionaux
Les événements actuels sont-ils de nature à bouleverser les équilibres régionaux au Moyen-Orient ? Quels objectifs poursuit réellement la Maison Blanche dans cette région de la planète ? Voici les éclairages du géopolitologue français Frédéric Encel.
« La nature même, et pas seulement sur le plan quantitatif, mais sur le plan qualitatif donc la nature même de l’offensive israélo-américaine, je dis bien israélo-américaine d’ailleurs, ni seulement israélienne, ni seulement américaine, et ça pour le coup c’est réellement une première, même si évidemment en juin 2025 les américains avaient propulsé leur fameuse méga bombe sur Fordo, mais enfin pour le reste c’était essentiellement un affrontement israélo-iranien. Là on a vraiment une alliance militaire totale entre Israël et les États-Unis. Donc, la nature… De cette intervention est effectivement différente et sans doute sera-t-elle décisive. Mais pourquoi je vous dis non ou mais, c’est qu’effectivement, vous l’avez bien dit, ce n’est pas nouveau. C’est-à-dire par là que ce qui est en train de se passer aujourd’hui correspond à l’illustration d’un rapport de force considérablement modifié depuis, allez au moins, le début d’un épisode… Très dur, qui a été le pogrom perpétré par le Hamas en Israël le fameux 7 octobre 2023.
Donc du coup, depuis, vous avez effectivement un renversement du rapport de force, un basculement, qui risque d’aller beaucoup plus loin encore, puisque l’axe que j’appelle souvent pan-chiite et pro-iranien, avec donc l’Iran et les fameux proxies, notamment le Hezbollah, a été considérablement affaibli ces dernières années. Mais là, il semble qu’à Washington, et évidemment du côté israélien, on soit déterminé à aller jusqu’au bout. Alors jusqu’à bout de quoi ? C’est-à-dire jusqu’aux bouts de l’affaiblissement, voire de la chute du régime, mais en tout cas, et là je pense que ce sera réussi, de la capacité de nuisance, la capacité militaire, de projection de force de l’Iran. Ça pour le coup, je ne sais pas si le régime va chuter, j’en doute d’ailleurs beaucoup, mais ce que je crois pouvoir affirmer aujourd’hui, c’est que, encore une fois, la nature, la puissance. De la force israélo-américaine, et par ailleurs, la très grande solitude de l’Iran, je pense qu’on pourrait y revenir, vont effectivement imposer à ce régime, même s’il restait en place, de ne plus constituer une véritable puissance régionale.
Je pense que beaucoup d’observateurs, beaucoup trop paresseux, ont fait de Donald Trump un isolationniste, façon 1919-1941, bon, ce n’est pas un isolationniste, c’est quelqu’un qui pense d’abord… Business qui pense d’abord mercantilisme à absolu. Alors pourquoi je vous dis ça ? À propos de l’Iran, a priori ça n’a pas un rapport immédiat. Trump, lui, ce qu’il ne veut pas effectivement c’est se comporter un petit peu comme le firent les néoconservateurs à l’époque, dans les années 90 et 2000, évidemment 2000 en Irak, c’était à ça qu’on pense, évidemment, à savoir projeter de la force militaire avec des troupes considérables au sol. Donc ce qui signifie un retour d’un certain nombre de cercueils très importants sur les aérodromes militaires américains, ça, pour lui, il n’en est pas question, et sur une base humaniste, éthique, morale, en promotion de la démocratie, dont lui se fiche complètement. Donc là, on a une vraie différence. Mais en même temps, ce n’est pas un isolationniste parce que son mercantilisme le pousse à intervenir. À intervenir au Venezuela, pourquoi ?
Alors pour qu’il y ait peut-être substantiellement moins de trafic de drogue, mais surtout pour que Venezuela cesse de vendre. Autant d’huile lourde à la Chine, tiens donc. Mais regardez ce qui se passe aujourd’hui avec l’Iran, c’est pareil, il veut faire d’une pierre deux coups, assurer une forme de stabilisation de la région qui correspondrait à l’affaiblissement ou voir la chute au mieux du régime actuel et qui conforterait ses alliés, pardon, ses acquéreurs, ses acheteurs, ses clients extraordinairement solvables que sont l’Arabie Saoudite, les Émirats, le Koweït, etc. Bon, et accessoirement Israël. Donc, il n’est ni isolationniste, ni néoconservateur, ni, il ne correspond pas non plus à une forme de normalité réaliste, on va l’appeler comme ça, façon Reagan, peut-être façon Truman, des gens qu’à mon avis, il n’a pas vraiment lu. Je ne suis pas sûr qu’il ait non plus lu Kissinger. Il fait du Trump. Donc, c’est autre chose, c’est un mix de tout cela. Mais en toile de fond, j’insiste, important, le mercantilisme absolu. »
