Lorsque le gouvernement congolais a reconnu, en 2026, que l’État ne détenait plus aucune participation dans les Plantations et Huileries du Congo (PHC), beaucoup y ont vu une simple opération financière. Pourtant, derrière cette dilution actionnariale se cache une question bien plus fondamentale: la RDC a-t-elle laissé échapper un actif stratégique hérité de son histoire ou s’agit-il d’une conséquence normale des règles de gouvernance des sociétés commerciales ?
La réponse mérite davantage qu’un débat politique. Elle exige une analyse historique, économique, juridique et stratégique.
Un siècle d’histoire
L’histoire de PHC débute en 1911, lorsque , fondateur de Lever Brothers, entreprise qui deviendra plus tard Unilever, obtient de l’administration coloniale belge d’immenses concessions destinées au développement de la culture industrielle du palmier à huile dans le Congo belge.
Cette initiative répond alors à une demande mondiale croissante en huiles végétales, utilisées notamment dans les industries du savon, de la margarine et des produits manufacturés.
Plus d’un siècle plus tard, PHC demeure le premier producteur industriel d’huile de palme de la RDC. Ses activités sont concentrées sur trois grands complexes agro-industriels : Boteka, Lokutu et Yaligimba.
Selon les données publiées par l’entreprise, PHC contrôle plus de 100 000 hectares de concessions, dont près de 30 000 hectares effectivement plantés, et emploie plus de 11 000 travailleurs. À ces emplois directs s’ajoutent plusieurs milliers d’emplois indirects générés par les activités de transport, de sous-traitance, de commerce et de services.
Ces actifs représentent un poids économique majeur pour plusieurs provinces. Mais ils demeurent également au cœur de revendications foncières anciennes. Depuis plusieurs décennies, des communautés locales contestent les conditions dans lesquelles ces concessions ont été acquises durant la période coloniale et réclament une meilleure reconnaissance de leurs droits coutumiers.
De l’empire Unilever à la restructuration financière
En 2009, Unilever cède PHC au groupe canadien Feronia, qui affiche l’ambition de redresser une entreprise confrontée à des difficultés techniques, financières et organisationnelles. Malgré le soutien de plusieurs institutions européennes de financement du développement, qui mobilisent plus de 150 millions de dollars américains sous forme de prêts et d’investissements, Feronia ne parvient pas à restaurer durablement la rentabilité de l’entreprise.
En 2020, la société est placée en restructuration financière. Les principaux créanciers prennent progressivement le contrôle de l’entreprise afin d’éviter sa liquidation. En 2022, plusieurs banques publiques européennes de développement annoncent la cession de leurs créances au fonds d’investissement Kuramo Capital Management, qui devient l’actionnaire de référence. PHC entre alors dans une nouvelle phase de son histoire, marquée par une restructuration financière profonde et un programme de modernisation destiné à restaurer sa compétitivité.
La recapitalisation qui change tout
Le véritable tournant intervient en 2025. Afin d’assainir sa situation financière, de restructurer son endettement et de financer de nouveaux investissements, PHC procède à une importante augmentation de capital. Selon les informations rendues publiques, l’État congolais détenait environ 23,8 % du capital social.
Pour conserver cette participation, il devait exercer son droit préférentiel de souscription en apportant de nouveaux capitaux. Les montants évoqués publiquement s’élèvent à environ 23 millions de dollars américains, dans le cadre d’une opération de recapitalisation estimée à près de 100 millions de dollars.
L’État ne participe pas à cette augmentation de capital. Faute de financement budgétaire, sa participation est progressivement diluée jusqu’à disparaître. Sur le plan du droit des sociétés, ce mécanisme est classique. Lorsqu’un actionnaire ne souscrit pas à une augmentation de capital, sa participation est mécaniquement réduite au profit des actionnaires qui apportent les nouveaux fonds.
Une dilution n’est pas nécessairement une spoliation
C’est précisément sur ce point que le débat devient sensible. PHC affirme que l’État n’a jamais été dépossédé de ses actions. Selon la société, il s’agit d’une dilution parfaitement conforme aux dispositions du droit OHADA et aux statuts de l’entreprise.
D’un point de vue strictement juridique, cette position peut être retenue si toutes les procédures prévues par la réglementation ont été respectées : information des actionnaires, exercice du droit préférentiel de souscription, respect des délais et des formalités légales.
Mais la question économique est d’une autre nature. Une participation de près d’un quart du capital dans la principale entreprise agro-industrielle du pays possède une valeur stratégique qui dépasse largement sa valeur comptable. Elle confère un droit de regard sur la gouvernance, un accès aux informations stratégiques, une capacité d’influence sur les décisions majeures et une participation aux bénéfices futurs.
La véritable interrogation est donc est de.savoir si l’État a correctement évalué le coût de son retrait par rapport au coût de son maintien ? À ce jour, aucune étude publique indépendante ne permet de répondre de manière définitive à cette question.
Une perte patrimoniale potentielle
L’affaire soulève plusieurs interrogations majeures. Une valorisation indépendante des actifs de PHC a-t-elle été réalisée avant la recapitalisation ? Le ministère du Portefeuille a-t-il recommandé le maintien de la participation publique ou analysé les conséquences d’une dilution ? Le Gouvernement a-t-il étudié d’autres solutions, telles qu’un apport en nature, une conversion de créances, un financement exceptionnel ou l’entrée d’un investisseur institutionnel congolais ? Le Parlement a-t-il été pleinement informé des conséquences économiques, financières et stratégiques de cette opération ? Enfin, la valeur réelle des 23,8 % détenus par l’État a-t-elle été correctement estimée avant toute décision ? À ce jour, ces questions demeurent largement sans réponse publique.
Au-delà des actions, un enjeu de souveraineté économique
Le dossier PHC dépasse largement le cadre d’une simple société commerciale. Dans un contexte marqué par les tensions sur les marchés agricoles mondiaux, la croissance démographique, le redressement productif et les enjeux de sécurité alimentaire, les terres agricoles, les plantations industrielles et les huiles végétales sont devenues des actifs stratégiques.
La disparition de toute participation publique dans une entreprise de cette importance interroge la doctrine de gestion patrimoniale de l’État congolais. Il ne s’agit pas de défendre une présence systématique de l’État dans toutes les entreprises. Mais lorsqu’un État renonce à un actif stratégique, cette décision devrait être précédée d’une évaluation économique indépendante, d’une analyse coûts-avantages et d’un débat public transparent.
Les leçons majeures pour la RDC
Au-delà du cas particulier de PHC, cette affaire met en lumière une faiblesse plus profonde. Elle pourrait remettre en cause la stratégie nationale de gestion des participations publiques. La RDC détient encore des intérêts importants dans plusieurs secteurs stratégiques, notamment les mines, l’énergie, les transports, les infrastructures et l’agriculture. Sans mécanisme permanent de suivi, d’évaluation et de recapitalisation, d’autres participations pourraient connaître une évolution similaire.
La véritable question n’est donc pas seulement de savoir si PHC constitue juridiquement une spoliation. Elle est de déterminer si la RDC dispose aujourd’hui des instruments institutionnels, financiers et stratégiques nécessaires pour protéger durablement son patrimoine économique. Car, dans l’économie contemporaine, les États perdent rarement leurs actifs par confiscation brutale. Ils les perdent plus souvent par dilution, faute d’anticipation, de stratégie patrimoniale, de gouvernance efficace et de capacité financière. C’est sans doute la principale leçon que livre aujourd’hui le dossier PHC.
