Comprendre la géoéconomie dans un monde instable (Christopher Clayton, Matteo Maggiori, Jesse Schreger)

La dynamique des puissances mondiales expliquée par les nouveaux outils économiques.

Les nations puissantes se sont toujours servies du levier économique pour faire plier les autres. La dynastie des banquiers florentins Medici a influencé la politique de la Renaissance grâce à sa domination financière et la Grande-Bretagne a utilisé sa puissance commerciale pour assurer la cohésion de son empire et exercer son pouvoir à l’échelle mondiale. Aujourd’hui, les États-Unis gèlent l’accès aux marchés financiers ou pressent leurs alliés d’imposer des contrôles sur les exportations de technologies essentielles, tandis que la Chine brandit la menace de restrictions sur les terres rares pour élargir sa sphère d’influence. Ce sont là autant d’exemples de mesures géoéconomiques, c’est-à-dire d’utilisation de relations financières et commerciales pour atteindre des buts géopolitiques et économiques.

Avec l’intensification récente de la concurrence entre grandes puissances et la multiplication des droits de douane, des sanctions et des contrôles à l’exportation, les dirigeants se doivent de comprendre la géoéconomie pour pouvoir manœuvrer dans un monde toujours plus instable. Le levier géoéconomique peut stimuler la coopération et la prospérité, mais peut aussi conduire à la fragmentation et la désintégration. Il est important d’en connaître à la fois le potentiel et les inconvénients.

Les chercheurs ont commencé à se pencher sur la géoéconomie essentiellement en 1945, quand l’économiste Albert Hirschman a publié National Power and the Structure of Foreign Trade. Dans cet ouvrage traitant de la puissance nationale et de la structure du commerce international, Hirschman examine la manière dont l’Allemagne nazie avait structuré son économie pour exercer une pression maximale sur ses voisins pendant l’entre-deux-guerres. Il rejetait l’idée naïve selon laquelle le commerce était volontaire et mutuellement avantageux et donc sans danger sur le plan géopolitique. Ses avantages peuvent effectivement être réciproques, mais ils n’en sont pas pour autant symétriques. Or l’asymétrie est au fondement même de tout rapport de force.

Après Hirschman, les économistes ont laissé le soin d’étudier la dynamique des puissances mondiales aux spécialistes des sciences politiques et aux historiens, qui ont développé ce domaine de recherche. Bien que tous les étudiants en économie connaissent l’existence de l’indice de Herfindahl–Hirschman, la grande majorité d’entre eux ignore qu’il avait été inventé pour mesurer la puissance économique des pays et non des entreprises. Peut-être parce que, dans le nouvel ordre mondial d’après-guerre, ce genre de considération semblait obsolète.

Aujourd’hui, dans le sillage de la concurrence croissante entre grandes puissances, la géoéconomie ne peut plus être ignorée et les économistes ont de nouveaux outils à leur disposition, notamment l’analyse de réseau et la théorie moderne de la macroéconomie, du commerce et des jeux. Notre propre programme de recherche vise à établir un cadre de modélisation économique pour la géoéconomie. Le but n’est pas seulement d’apporter des éclaircissements théoriques sur les sources et les circuits du pouvoir, mais aussi d’appliquer les modèles aux données et d’encadrer les scénarios contrefactuels de politique économique.

Le pouvoir géoéconomique

Comment se construit la puissance géoéconomique ? Prenons l’exemple d’un pays A qui fournit des biens intermédiaires à un pays B. Il peut le menacer de ne plus l’approvisionner s’il n’accède pas à ses demandes. Si les biens intermédiaires sont suffisamment importants pour le pays B et s’il lui est suffisamment difficile de se les procurer ailleurs, il aura plus intérêt à accéder à la demande du pays A que de gérer la mise à exécution de sa menace. Par conséquent, le pays B obtempérera.

La menace d’arrêter la fourniture d’un intrant peut fonctionner ; elle est cependant plus efficace quand le pays qui la brandit contrôle de multiples relations économiques : un pays qui contrôle de nombreux intrants connexes (biens intermédiaires et capitaux étrangers, par exemple) est plus puissant, car il peut infliger des pertes plus sévères au pays visé. C’est la raison pour laquelle des pays comme les États-Unis ou la Chine sont souvent qualifiés d’hégémons : ils combinent plusieurs menaces pour faire pression sur des entreprises et des pays de leur réseau et leur demander de prendre des décisions coûteuses — transferts monétaires, modifications de marges bénéficiaires, paiement de commissions additionnelles sur des prêts, mais aussi restrictions au commerce (droits de douane, contingents, etc.) ou encore concessions politiques.

Examinons la façon dont la Chine a structuré son initiative « One Belt, One Road ». Beijing propose aux pays en développement des accords globaux combinant prêts, projets d’infrastructures et accès à des biens manufacturés. Un pays qui ne peut plus rembourser son prêt risque de perdre simultanément tout le reste. Cette forme de « vente liée » accroît le pouvoir géoéconomique de la Chine, qui se trouve ainsi en mesure d’exiger des concessions politiques, par exemple un alignement plus strict sur certains choix géopolitiques essentiels.

Les puissances hégémoniques ont en outre la possibilité d’évincer des pays qui n’appartiennent pas à leur réseau, remodelant ainsi l’équilibre mondial pour consolider leur pouvoir. Quand, par exemple, les États-Unis ont fait pression sur les autorités et les entreprises européennes pour qu’elles cessent d’utiliser la technologie 5G de Huawei, les « effets de réseau » ont amplifié la pression. Comme la valeur d’un réseau de télécommunications augmente avec le nombre d’abonnés, obtenir de certains pays qu’ils rejettent Huawei a rendu la technologie de cet opérateur moins intéressante aux yeux d’autres pays, y compris ceux sur lesquels les États-Unis ne pouvaient pas exercer de pressions directes.

Points de blocage et dépendances

Les intrants deviennent des points de blocage ou des facteurs de dépendance critiques si la puissance hégémonique domine le marché correspondant dans le pays visé et s’il est difficile de se fournir ailleurs. Ainsi, les États-Unis et leurs alliés contrôlent l’essentiel du marché des services financiers mondiaux, avec des parts atteignant 80 % voire 90 % dans de nombreux pays. Les systèmes de paiement, l’infrastructure de règlement et les prêts libellés en dollar sont des intrants indispensables au fonctionnement d’une économie. L’absence de solutions de substitution viables confère au pays qui se trouve à la tête de l’infrastructure financière — en l’occurrence les États-Unis — un pouvoir géoéconomique considérable. Ils s’en sont servis dernièrement pour imposer des sanctions financières globales à l’encontre de l’Iran et de la Russie, en faisant pression sur HSBC pour qu’elle divulgue des transactions concernant Huawei et en privant les banques russes d’accès au système SWIFT de messagerie interbancaire qui facilite les transactions financières internationales.

Mais il y a un piège. La relation entre la maîtrise d’un secteur et le pouvoir géoéconomique n’est pas linéaire : le pouvoir augmente de manière disproportionnée à mesure que l’hégémon se rapproche d’un contrôle complet du secteur. La différence entre contrôler 95 % et 85 % du marché d’un intrant n’est pas proportionnelle. À 95 %, l’économie visée n’a quasiment aucune solution de repli viable et doit accepter toutes les conditions qu’impose l’hégémon. À 85 %, des solutions de substitution existent, suffisamment pour que des options s’offrent véritablement à l’économie visée, et l’influence de l’hégémon se dissipe rapidement.

Les autorités américaines se rassurent souvent en se disant que le dollar conserve sa prééminence et que les solutions de substitution chinoises au système financier occidental restent marginales. En chiffres, la Chine ne représente qu’une petite partie des services financiers mondiaux ; en effet, même si la Chine fournissait 10 % des services financiers de base dans le monde, ce serait très peu par rapport à la part prépondérante des États-Unis.

Ce raisonnement est correct si l’on s’en tient aux parts de marché, mais pas si l’on considère le pouvoir. Il y a une différence entre l’importance macroéconomique et l’importance géoéconomique. Pour une économie de taille moyenne, l’existence d’un deuxième fournisseur détenant ne serait-ce que 10 % du marché est suffisante pour résister à la majorité des pressions qu’un acteur dominant peut exercer. La puissance des États-Unis serait affaiblie de façon disproportionnée si un concurrent chinois voyait sa part de marché augmenter de 1 à 10 %, tandis qu’une progression ultérieure de cette part entraînerait progressivement une dilution moins importante de la puissance américaine.

La préparation de la Russie aux sanctions occidentales illustre cette dynamique : après avoir envahi la Crimée en 2014, la Russie a pris des mesures pour réduire sa dépendance à l’égard de la coalition menée par les États-Unis, en développant son système de paiement et en se connectant à des systèmes basés en Chine. Par conséquent, le pouvoir financier que la coalition dirigée par les États-Unis exerçait sur la Russie a considérablement diminué. Cette préparation aide à comprendre l’effet quelque peu mitigé des sanctions financières draconiennes imposées après 2022 : la Russie disposait déjà d’une solution de rechange suffisante pour émousser l’arme des alliés.

La Chine et l’Inde suivent l’exemple de la Russie et se dotent de systèmes de paiement et de règlement parallèles. Certes, il est peu probable qu’ils remplacent l’architecture articulée autour du dollar. Cependant, la question n’est pas de savoir si un système de substitution peut rivaliser avec le dollar à tous les niveaux, mais s’il peut être assez viable pour diminuer substantiellement l’influence américaine à la marge. Les pays émergents ne sont pas les seuls. Les pays de la zone euro promeuvent une monnaie numérique, espérant asseoir plus solidement leur souveraineté monétaire et être moins dépendants de l’architecture financière américaine.

Dans le sillage de la concurrence croissante entre grandes puissances, la géoéconomie ne peut plus être ignorée et les économistes ont de nouveaux outils à leur disposition.

Risque de fragmentation

Notre article montre qu’il faut trouver des compromis entre les avantages du commerce et la sécurité économique. Les mécanismes qui sous-tendent les avantages liés au commerce (économies d’échelle, spécialisation) sont aussi ceux qui créent une dépendance économique. Les solutions de remplacement nationales que les pays n’ont pas mises en place sont de médiocres substituts aux intrants dominants à l’échelle mondiale que sont par exemple l’industrie manufacturière chinoise ou les services financiers et les technologies des États-Unis. Cette absence de « plan B » expose les pays à la coercition. Étant donné que l’économie mondiale repose de plus en plus sur des biens et des services caractérisés par des complémentarités stratégiques et des économies d’échelle, ces mécanismes gagneront sans doute en importance, que ce soit dans le domaine des systèmes de paiement, des technologies de l’information ou encore de l’intelligence artificielle.

Comme le pouvoir géoéconomique occupe à présent une place centrale dans les relations internationales, les hégémons veulent hypermondialiser le système pour que chacun dépende davantage du système qu’ils contrôlent, tandis que les pays très dépendants des hégémons commencent à mettre en œuvre des politiques anticoercition pour être moins vulnérables face aux pressions. L’architecture financière chinoise en est un exemple, tout comme la stratégie européenne en matière de sécurité économique de la Commission européenne, explicitement destinée à contrer l’instrumentalisation des dépendances économiques.

Il se pourrait que, prises individuellement, ces politiques soient optimales et, comme le démontre la non-linéarité des secteurs où il existe des goulets d’étranglement, elles sont susceptibles d’être efficaces pour les pays qui les mettent en œuvre correctement. Mais conduites de façon conjointe, elles peuvent créer une dynamique d’ensemble problématique. Quand un pays réduit sa dépendance au système mondial, le système lui-même perd de son attrait pour les autres, car sa valeur dépend du nombre et de la taille des participants. Ceci incite les autres pays à quitter le système aussi, ce qui déclenche d’autres sorties et aboutit à une fragmentation excessive, un monde où les avantages du commerce et de l’intégration financière diminuent au point que tous les acteurs y perdent, les hégémons compris.

Cette dynamique débouche sur un constat assez surprenant : les puissances hégémoniques peuvent améliorer leur propre bien-être en limitant volontairement et de manière crédible leur recours à la coercition. Un hégémon qui s’engage à restreindre ses exigences (par exemple, en se soumettant aux règles d’une organisation internationale) peut dissuader les autres pays de conduire des politiques d’anticoercition coûteuses. L’hégémon renonce à certaines de ses possibilités de coercition, mais préserve en contrepartie la taille et l’attractivité de son réseau économique, qui est la source de son pouvoir.

Vu sous cet angle, l’ordre libéral d’après-guerre, organisé autour d’institutions comme le FMI, la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du commerce, peut être compris non pas comme le contraire de la puissance hégémonique, mais comme l’une de ses expressions les plus abouties. Ces institutions servent de dispositifs d’engagement : en promettant de manière crédible de ne pas exploiter leurs positions dominantes de façon trop offensive, les États-Unis et autres hégémons maintiennent les autres pays dans le même système économique. Lorsque les contraintes fondées sur des règles sont affaiblies, si les hégémons donnent l’impression de vouloir exercer leur pouvoir géoéconomique de manière imprévisible ou de ne pas respecter intégralement leurs engagements institutionnels, les autres pays réagissent rationnellement en élaborant leurs propres politiques de sécurité économique et accélèrent la désagrégation des réseaux hégémoniques.

Défis liés aux mesures

Bien que des fondements théoriques clairs soient un préalable, ils doivent amener à des conclusions vérifiables et des orientations empiriques à l’usage des pouvoirs publics. Aux prises avec l’incertitude géoéconomique, les dirigeants doivent fournir des orientations fondées sur des faits et des données interprétées à l’aide de modèles. Il existe au moins deux méthodes prometteuses pour confronter la théorie existante aux données. La première utilise les avancées de la modélisation du commerce et les données sur les échanges commerciaux bilatéraux pour estimer ce que perdrait un pays visé qui cesserait d’avoir accès aux intrants contrôlés par un hégémon, en mesurant l’importance quantitative des menaces. La plupart des menaces sont relativement négligeables et la plupart des secteurs ne sont pas stratégiques, soit parce que l’hégémon ne les contrôle pas suffisamment, soit parce le pays visé peut facilement trouver de bons substituts. La même logique, applicable au commerce des biens, vaut pour les flux de capitaux.

L’un des problèmes de mesure évidents est que les menaces géoéconomiques les plus graves ne se matérialisent pas si les pays visés obtempèrent. Les progrès récents de l’IA laissent entrevoir une solution : les grands modèles de langage (GML) peuvent être utilisés pour analyser le texte des rapports d’analyse et des annonces de résultats des multinationales qui règnent sur le commerce et la finance à l’échelle mondiale. Cette façon de procéder règle une partie du problème lié aux mesures, car les analystes et les dirigeants d’entreprises discutent d’initiatives géoéconomiques qui menacent d’être prises mais ne l’ont pas encore été. Elle permet aussi de mesurer les menaces de manière assez fine. Les exigences de l’hégémon touchent parfois à de multiples domaines qu’il est difficile de préciser à l’avance : n’achetez pas ceci, ne vendez pas cela, faites-moi telle concession politique, etc.

Nous montrons dans l’un de nos articles que les GML peuvent extraire des signaux de pressions géoéconomiques très spécifiques, relatifs à une entreprise, un instrument, une réaction. C’est possible quasiment en temps réel et donc d’autant plus précieux pour les décideurs. Plus précisément, pour les besoins de notre article, nous avons appliqué des GML aux annonces de résultats et aux rapports d’analystes pour voir comment les entreprises réagissent aux droits de douane, aux sanctions et aux contrôles à l’exportation. Et nous avons été frappés par ce constat : les pressions géoéconomiques agissent effectivement comme une force puissante qui influe de manière mesurable sur les décisions que prennent les entreprises en matière de tarification, d’investissement et de chaînes d’approvisionnement. Les entreprises chinoises ont riposté aux contrôles des exportations de semiconducteurs décidés par les États-Unis en intensifiant leur recherche–développement nationale. Les entreprises occidentales ont déclaré en majorité avoir répondu à la demande des États-Unis de diminuer leurs ventes de certains produits technologiques à la Chine. Les entreprises des États-Unis déclarent être globalement pénalisées par les droits de douane américains et avoir l’intention de relever leurs prix de vente pour faire face à la hausse des cours des intrants.

Une voie pour sortir de la tempête

À court terme, il est peu probable que nous revenions à l’ère de mondialisation qui a précédé l’accentuation de la rivalité entre les États-Unis et la Chine. La concurrence géoéconomique est un trait distinctif de l’époque actuelle et très certainement des années à venir. L’économie est toutefois porteuse d’un message d’espoir. Il est possible, grâce à une politique stratégique et ciblée de manière optimale, d’éviter une fragmentation totale.

Un pays conduisant des politiques anticoercitives peut s’appuyer sur une diversification ciblée dans les secteurs clés contrôlés par les acteurs hégémoniques pour réduire de façon spectaculaire sa vulnérabilité sans qu’un découplage complet ne soit nécessaire. Le défi est d’identifier les véritables points de blocage, c’est-à-dire les secteurs où le degré de dépendance est le plus élevé et les solutions de remplacement les plus rares, et de concentrer les efforts de diversification dans ces secteurs tout en préservant les avantages plus généraux de l’intégration.

Les hégémons qui voudront conserver leur pouvoir dans un environnement mondial craignant les pressions géoéconomiques devront s’engager à en faire un usage limité pour encourager les petits pays à rester dans un système avantageux pour tous. La stratégie hégémonique la plus efficace consiste à continuer de s’engager de manière crédible à respecter les règles, faire en sorte que le système mondial conserve son attrait et réserver les instruments de coercition à des finalités claires et circonscrites. Cette approche renforce la confiance dans l’engagement de l’hégémon en faveur d’une coopération mondiale et réduit au minimum les réactions défensives qui finiraient par éroder son pouvoir.

La concurrence géoéconomique va définir les relations internationales au cours des prochaines décennies. Les pays conscients de la non-linéarité du pouvoir et de l’intérêt d’une diversification ciblée et qui seront capables de retenue s’en sortiront mieux que les autres. Nul besoin que le monde se fragmente de part en part pour garantir la sécurité économique des différents pays, ni les hégémons de renoncer complètement à exercer leur influence pour la conserver. Il y a un équilibre difficile à trouver, faute de quoi nous assisterons à une fracturation de l’économie mondiale et un recul généralisé de la prospérité et de la sécurité. Le jeu en vaut donc la chandelle.

 

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