Alors que les États d’Afrique centrale tentent, avec des moyens limités, de protéger le deuxième massif tropical de la planète, les pressions pétrolières, minières et forestières progressent. Le monde célèbre ce patrimoine comme un rempart climatique, mais rechigne encore à rémunérer sa conservation à la hauteur des services qu’il rend.
Le bassin du Congo est entré dans une zone de choix critiques. Il ne s’agit plus seulement de ralentir la déforestation, mais d’empêcher des dommages qu’aucune compensation financière, aucun crédit carbone ni aucun reboisement ne pourront réparer.
Réparti principalement entre la RDC, le Cameroun, la République du Congo, le Gabon, la République centrafricaine et la Guinée équatoriale, ce massif constitue la deuxième plus grande forêt tropicale du monde. Entre 2001 et 2019, il aurait absorbé en moyenne 610 millions de tonnes équivalent CO₂ par an. Ses arbres, ses sols et ses tourbières renfermeraient plus de 90 milliards de tonnes de carbone, tandis qu’environ 60 millions de personnes dépendent directement de ses ressources.
Cette richesse possède une valeur économique mondiale, mais demeure largement absente des comptes nationaux. La forêt fournit gratuitement stabilité climatique, eau, fertilité et biodiversité, tandis que son exploitation génère des recettes immédiatement comptabilisables. Ce déséquilibre impose aux États de la sous-région un arbitrage profondément inégal.
Le Corridor vert dans l’étau extractif
En RDC, le Corridor vert Kivu–Kinshasa, annoncé en janvier 2025, devait incarner une alliance entre conservation, développement territorial et souveraineté économique. Couvrant près de 540 000 kilomètres carrés, il ambitionne de relier les paysages protégés de l’Est aux forêts de l’Ouest.
Greenpeace Afrique estime cependant que des blocs pétroliers chevaucheraient 72 % de son territoire et que des concessions ou droits miniers couvriraient 12,3 millions d’hectares. Environ 6,5 millions d’hectares de tourbières et 63 % des forêts communautaires du corridor se trouveraient ainsi sous pression extractive.
L’existence d’un titre ne signifie pas qu’une exploitation soit engagée sur toute la superficie concernée. Elle ouvre néanmoins une possibilité d’exploration susceptible d’entrer en conflit avec la conservation. Cette superposition révèle surtout l’insuffisante harmonisation des cadastres minier, pétrolier, forestier, foncier et environnemental. L’État risque alors de protéger un territoire d’une main et de l’exposer à l’exploitation de l’autre.
Une dette écologique pour les générations futures
Le dommage devient irréversible lorsque les tourbières sont drainées, les mangroves contaminées, les rivières chargées en métaux lourds et les forêts primaires fragmentées. Une plantation peut absorber du carbone et produire du bois, mais elle ne reconstitue ni la biodiversité d’une forêt ancienne, ni ses sols, ni ses équilibres hydrologiques.
Les tourbières de la Cuvette centrale, plus vaste complexe tropical connu, stockeraient près de 30 milliards de tonnes de carbone. Leur assèchement ou leur combustion pourrait transformer ce régulateur climatique majeur en source durable d’émissions.
La destruction de ces écosystèmes réduirait aussi la productivité agricole et halieutique, augmenterait les dépenses sanitaires et aggraverait les inondations. Une recette extractive encaissée aujourd’hui peut donc créer une dette écologique et sociale supportée demain par l’État et les générations futures. L’évaluation des projets doit intégrer, au-delà des taxes et des emplois annoncés, la valeur des services écosystémiques détruits, les coûts de dépollution et les pertes subies par les communautés.
De Moanda à Ebo, les mêmes alertes
À Moanda, sur le littoral congolais, les populations dénoncent depuis plusieurs années des fuites de pétrole, le torchage du gaz et la dégradation des terres agricoles. Une enquête internationale fondée sur des sources ouvertes a recensé 167 incidents présumés de pollution depuis 2007. Entre 2012 et 2022, plus de deux milliards de mètres cubes de gaz auraient été brûlés par torchage en RDC, selon une estimation indépendante reposant sur des données satellitaires.
L’opérateur affirme respecter les normes et conteste la gravité de certaines accusations. Les autorités congolaises ont néanmoins ordonné des audits techniques et environnementaux. Ceux-ci devront conduire à la publication des conclusions, à l’établissement des responsabilités et à la réparation des dommages avérés.
Au Cameroun, deux concessions forestières totalisant 133 392 hectares ont été constituées dans le paysage d’Ebo, espace abritant éléphants de forêt, chimpanzés et gorilles. L’ouverture des routes forestières risque d’y favoriser le braconnage, l’exploitation illégale et une fragmentation difficilement réversible.
En République centrafricaine comme dans certaines zones de la RDC, l’exploitation artisanale de l’or et du diamant détruit les berges et perturbe les cours d’eau. Le mercure employé dans le traitement de l’or peut contaminer durablement les poissons et la santé humaine. Même le Gabon et la République du Congo, dont les forêts sont globalement mieux préservées, restent menacés par les projets miniers, les routes et l’extension des concessions.
Des engagements encore insuffisamment évalués
Les opérateurs pétroliers et miniers affichent tout de même des actions de réduction du torchage et du méthane, de traitement des eaux et des déchets, de réhabilitation des sites et de protection de la biodiversité. Leur niveau d’engagement et la transparence de leurs résultats restent toutefois très variables.
Au Cameroun, Perenco et la Société nationale des hydrocarbures valorisent le gaz de Sanaga Sud pour alimenter la centrale de Kribi. En Guinée équatoriale, Marathon Oil, Chevron et GEPetrol développent la valorisation du gaz autour de Punta Europa. Ailleurs, Perenco et Eni affichent des objectifs mondiaux de réduction des émissions, mais sans résultats suffisamment détaillés par pays.
En République du Congo, TotalEnergies développe sur les plateaux Batéké un projet forestier de 40 000 hectares qui viserait à séquestrer plus de 10 millions de tonnes de CO₂ sur vingt ans. Au Gabon, Eramet-Comilog restaure certains terrains miniers et soutient la biodiversité. En RDC, Kibali Gold Mine utilise largement l’hydroélectricité et annonce des actions de réhabilitation et de conservation.
Ces initiatives traduisent une prise de conscience, mais reposent encore largement sur les déclarations des entreprises. Leur crédibilité exige des objectifs par site, des données publiques et vérifiables, des audits indépendants, des garanties financières de fermeture et la réparation effective des dommages.
Des États face à un arbitrage inégal
Il serait injuste de présenter les États de la sous-région comme indifférents. La RDC a créé le Corridor vert et développé les concessions forestières communautaires. Le Gabon dispose d’un important réseau de parcs nationaux. La République du Congo protège plusieurs zones humides et renforce la surveillance de ses tourbières. Les pays membres de la Commission des forêts d’Afrique centrale participent également à des programmes de gestion durable.
Ces efforts se heurtent toutefois à la faiblesse des administrations, au manque d’équipements et aux contraintes budgétaires. Les gouvernements doivent protéger un patrimoine mondial tout en répondant à la pauvreté, au chômage, au déficit énergétique et au manque d’infrastructures.
Lorsque les recettes extractives sont immédiatement disponibles, tandis que les financements climatiques restent lents, fragmentés et conditionnels, la décision publique est mécaniquement orientée vers l’exploitation. Les pays du bassin arbitrent moins entre conservation et destruction qu’entre une promesse internationale incertaine et une ressource financière immédiate.
La facture que le monde refuse de payer
Les services de séquestration du carbone rendus par le bassin du Congo ont été évalués à au moins 55 milliards de dollars par an, sur la base théorique de 50 dollars par tonne de CO₂. Cette estimation illustre la valeur du service climatique fourni, mais ne correspond pas à un revenu effectivement perçu par les États.
L’Afrique centrale reçoit moins de financements climatiques que les autres grandes régions forestières. Les décaissements restent difficiles d’accès et une part importante des ressources est absorbée par les procédures et les intermédiaires avant de parvenir aux administrations ou aux communautés.
Le monde demande donc aux pays du bassin de renoncer à exploiter certaines ressources sans leur proposer une alternative économique rapide, prévisible et équitable. Cette responsabilité internationale doit se traduire par des dons, des financements concessionnels, des garanties d’investissement, des échanges dette-nature et une rémunération crédible des services environnementaux.
Un pacte spécial attendu de la COP31
La protection du bassin du Congo ne saurait condamner l’Afrique centrale au sous-développement. Les tourbières, les forêts primaires, les mangroves et les habitats critiques devraient être sanctuarisés. Dans les autres espaces, l’exploitation devrait être soumise à des études indépendantes, à une consultation effective des communautés et à des garanties financières de réhabilitation.
La COP31, prévue du 9 au 20 novembre 2026 à Antalya, en Türkiye, devrait reconnaître le bassin du Congo comme une infrastructure écologique mondiale et instaurer un pacte financier spécifique. Une dotation d’au moins 10 milliards de dollars sur cinq ans constituerait un seuil initial crédible pour financer la conservation sans alourdir la dette africaine.
En contrepartie, les États devraient harmoniser leurs cadastres, publier les concessions et leurs bénéficiaires effectifs, suspendre les nouveaux titres dans les écosystèmes critiques et garantir qu’une part significative des financements parvienne aux communautés. L’agroforesterie, la transformation durable du bois, l’écotourisme, les énergies renouvelables et la bioéconomie doivent devenir les piliers d’une véritable économie de la conservation.
Le bassin du Congo ne demande pas la charité. Il réclame une juste rémunération des services climatiques qu’il rend au monde. La souveraineté consiste aussi à distinguer les ressources pouvant être valorisées de celles dont la destruction ferait perdre à l’humanité un patrimoine qu’aucune richesse future ne pourrait remplacer.



