Dizzy Mandjeku, 80 printemps et une guitare toujours en éveil

Pierre « Dizzy » Mandjeku Lengo, né le 20 août 1946 à Léopoldville, souffle cette année ses 80 bougies. Six décennies durant, ses doigts ont fait chanter la rumba congolaise, de l’ombre de Franco Luambo aux clips de Stromae. Portrait d’un homme qui a traversé un siècle de musique sans jamais lâcher le manche.
Par Félix Caleb DJAMANY
Il y a des musiciens qui accompagnent une époque. Et il y a Dizzy Mandjeku, qui en a accompagné plusieurs. Né en pleine effervescence du Congo belge, ce fils de médecin devenu guitariste a vu naître la rumba moderne, l’a jouée aux côtés de ses pères fondateurs, puis l’a transmise, costume trois-pièces sur le dos, à une génération de rappeurs et de chanteurs pop qui ne savaient parfois même pas d’où venait ce groove qui les faisait danser. À 80 ans, l’homme reste une figure vivante — presque irremplaçable — du patrimoine musical congolais.
De Mbandaka à la guitare mi-solo
Tout commence à Mbandaka, où la famille Mandjeku s’installe durant l’enfance de Pierre. Sa mère chante en chorale, son père — médecin — est proche d’Henri Bowane, l’un des tout premiers architectes de la rumba congolaise. Le jeune Pierre grandit donc au milieu des harmonies, gratte des guitares de fortune, puis s’initie sérieusement à l’instrument aux côtés de son frère aîné Maurice.
Son modèle est un monstre sacré : le Docteur Nico Kasanda, virtuose absolu de la guitare congolaise. C’est dans son sillage que Dizzy se forme, avant d’intégrer, au fil des années 1960 et 1970, une succession d’orchestres qui vont façonner sa légende : African Bluz, Conga 68 de Johnny Bokelo, le Festival des Maquisards de Sam Mangwana, puis l’African Jazz — l’école rivale de celle de Franco à l’époque.
Sa spécialité se précise rapidement : la guitare mi-solo, ce pont subtil entre le rythme et le chant du soliste, véritable colonne vertébrale du son rumba. Une fonction discrète mais essentielle, à l’image du personnage.
Dans l’orbite des géants : Tabu Ley puis Franco

1974 est une année charnière. Pendant que Kinshasa s’apprête à accueillir le « Combat du siècle » entre Mohammed Ali et George Foreman, Dizzy Mandjeku rejoint l’Afrisa International de Tabu Ley Rochereau. L’aventure tourne court après une tournée à Abidjan : avec plusieurs musiciens, il fait scission et revient fonder, dès 1978, l’African All Stars avec le soutien de Verckys Kiamwangana, dont il devient directeur artistique de la maison de disques Vévé en 1983.
Mais c’est en 1986 que se noue le chapitre le plus marquant de sa carrière : son entrée dans le mythique OK Jazz de Franco Luambo Makiadi. Guitariste soliste puis chef d’orchestre, Dizzy devient un pilier de la formation, aux côtés du « Sorcier de la guitare » en personne, jusqu’à la disparition de Franco en 1989. Une fidélité qui ne s’est jamais démentie : encore aujourd’hui, Dizzy Mandjeku perpétue le style « Odemba », cette signature rythmique et harmonique inventée par Franco, dont il reste l’un des derniers dépositaires vivants.
Bruxelles, Odemba OK Allstars et la mémoire vive de la rumba
Installé à Bruxelles, Dizzy Mandjeku fonde l’Odemba OK Allstars, un orchestre réunissant d’anciens compagnons de route de la grande époque — dont le chanteur Malage de Lugendo — avec une mission claire : préserver le son originel de la rumba congolaise face à ses multiples réinventions modernes. L’EP Odemba Nostalgie en est la plus belle démonstration : un hommage direct à Franco, tissé à partir de morceaux que Dizzy jouait lui-même à ses côtés avant 1989.
Son rayonnement dépasse largement l’Afrique centrale. Invité par le groupe afro-colombien Alé Kumá, il participe à des concerts à Bogotá et au festival international de Viña del Mar, avant de coproduire l’album De Palenque à Matongé, pont musical inédit entre Congo et Colombie — deux terres où bat, à des rythmes différents, le même cœur afro-cubain.
L’homme qui a mis de la rumba dans « Papaoutai »
C’est peut-être son fait d’armes le plus connu du grand public : cette guitare qui ouvre « Papaoutai », tube planétaire de Stromae. Sollicité directement par le chanteur belgo-rwandais, désireux d’injecter de la rumba dans son hip-hop, Dizzy Mandjeku pose quelques lignes de guitare qui deviendront iconiques — sans jamais avoir rencontré Stromae en personne au préalable.
Depuis plusieurs années, il tourne également aux côtés de Baloji, où le sexagénaire (aujourd’hui octogénaire) endosse un rôle de sage, de « papa » du groupe, passant le flambeau à une scène hip-hop congolaise et belge largement nourrie de son héritage. Zap Mama, Sam Mangwana, Waldemar Bastos, Milow : la liste de ses collaborations dit, à elle seule, l’étendue de son influence bien au-delà du cercle strict de la rumba traditionnelle.
Une reconnaissance déjà amorcée
La République démocratique du Congo n’a pas attendu ce nouvel anniversaire pour honorer son guitariste. En 2016, Dizzy Mandjeku est décoré de trois médailles par la Chancellerie de l’Ordre national, au titre du mérite des Arts et des Lettres, lors d’un passage remarqué à Kinshasa où il se produit également au festival Jazz Kiff. Kinshasa a par ailleurs célébré ses soixante années de carrière musicale, saluant un parcours entamé dès le milieu des années 1960.
Aujourd’hui, à l’heure de ses 80 ans, les hommages se multiplient à nouveau — de la presse spécialisée aux passionnés de rumba congolaise à travers le monde — pour saluer un musicien qui incarne, à lui seul, le fil ininterrompu reliant les pionniers des années 1950 aux productions urbaines actuelles.
Ce que Dizzy Mandjeku raconte de la rumba elle-même
Au-delà de l’homme, célébrer Dizzy Mandjeku, c’est célébrer une manière de jouer et de transmettre. Il le rappelle volontiers : les gimmicks de guitare qu’on entend encore aujourd’hui chez Fally Ipupa ou Koffi Olomidé plongent leurs racines dans les compositions d’Henri Bowane, dès les années 1940. En ce sens, Dizzy Mandjeku n’est pas seulement un témoin de l’histoire de la rumba congolaise : il en est un maillon actif, celui qui a fait le lien entre les pères fondateurs et les générations nées bien après l’indépendance.
À 80 ans, costume trois-pièces et guitare en main, il continue de rappeler une évidence trop souvent oubliée : la rumba congolaise, patrimoine immatériel de l’humanité reconnu par l’UNESCO, n’est pas un genre figé dans le passé, mais une matière vivante — et Dizzy Mandjeku demeure l’un de ses plus fidèles gardiens.
Repères biographiques
20 août 1946 — Naissance à Léopoldville (Kinshasa)
Années 1960 — Débuts avec African Bluz, Conga 68, le Festival des Maquisards
1974 — Rejoint l’Afrisa International de Tabu Ley Rochereau
1978 — Fonde l’African All Stars avec Verckys
1986–1989 — Guitariste puis chef d’orchestre de l’OK Jazz de Franco Luambo
2013 — Guitare sur « Papaoutai » de Stromae
2016 — Décoré par l’Ordre national de la RDC ; célébration de ses 60 ans de carrière à Kinshasa
2026 — 80 ans, et toujours sur scène
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#CalebAfroPulse






