Tribune de Bodom Matungulu, Ingénieur civil, géostratège, prospectiviste et président du Think Tank RDC STRATÉGIE. Auteur de Comprennent-ils le temps ? et de Construire la RDC du futur – Cap sur 2060
La visite de Félix Tshisekedi en Israël peut ouvrir à la RDC un accès utile au renseignement, aux technologies de sécurité, à l’agriculture et à Washington. Mais le transfert envisagé de l’ambassade congolaise à Jérusalem ne devrait intervenir qu’en échange de contreparties précises, vérifiables et conformes aux intérêts de long terme du pays.
La visite du président Félix-Antoine Tshisekedi en Israël, les 31 août et 1er septembre 2026, ne relève pas d’une séquence diplomatique ordinaire. Elle intervient alors que la guerre se poursuit dans l’Est de la République démocratique du Congo, que le Rwanda reste accusé de soutenir l’AFC/M23, que les accords de Washington peinent à produire tous leurs effets et que les grandes puissances se disputent l’accès aux minerais critiques. Elle se déroule également dans un contexte marqué par les relations anciennes entre Israël et Kigali, par l’affrontement entre Israël, les États-Unis et l’Iran, et par les divisions internationales autour de Gaza et de Jérusalem.
Le rapprochement avec Israël peut servir les intérêts congolais. Mais il ne sera stratégique que s’il produit des capacités nationales durables. La question n’est donc pas de savoir si Kinshasa doit dialoguer avec Jérusalem. Elle est de déterminer ce que la RDC est prête à concéder, ce qu’elle entend obtenir en retour et comment elle empêchera une coopération utile de se transformer en nouvelle dépendance.
Jérusalem donne à Kinshasa un levier de négociation
La volonté annoncée de transférer l’ambassade congolaise de Tel-Aviv à Jérusalem doit être distinguée de son exécution. Tant que le déplacement physique n’a pas eu lieu, la décision reste un actif diplomatique. Elle conserve une valeur précisément parce que peu d’États ont franchi ce pas et que le statut de Jérusalem demeure l’un des sujets les plus sensibles de l’ordre international. La résolution 478 du Conseil de sécurité et la position de l’Union africaine en faveur d’une solution à deux États donnent à ce choix un coût politique réel.
Renforcer les relations avec Israël est une décision souveraine ; transférer une ambassade à Jérusalem est une concession d’une autre nature. Elle ne devrait pas être offerte en contrepartie de promesses générales, d’une visibilité internationale ou de quelques accords sectoriels. Plus un geste possède de valeur pour l’interlocuteur, plus l’État qui l’accorde doit définir précisément ce qu’il reçoit : des engagements mesurables, des financements, des calendriers, des transferts de compétences et des mécanismes d’évaluation.
Les besoins congolais sont clairs. Israël dispose d’un savoir-faire reconnu dans le renseignement, la cybersécurité, les drones, la surveillance des frontières, la gestion de l’eau, l’agriculture intensive et les technologies avancées. Dans la guerre de l’Est, Kinshasa a besoin non d’acquisitions ponctuelles, mais de capacités pérennes : renseignement satellitaire, systèmes antidrones, guerre électronique, intelligence géospatiale, protection des infrastructures critiques, commandement et contrôle. Un partenariat véritable devrait inclure la formation, la maintenance locale, la maîtrise des données et une autonomie opérationnelle croissante. Acheter du matériel crée une dépendance ; apprendre à le maintenir, à l’intégrer et à l’employer construit de la souveraineté.
Le partenariat israélien ne constitue pas une alliance contre Kigali
Kinshasa doit toutefois éviter une illusion : Israël n’abandonnera pas ses relations avec le Rwanda pour épouser la cause congolaise. Kigali a construit avec l’État hébreu une coopération ancienne dans la sécurité, l’agriculture, l’énergie et l’innovation. La diplomatie israélienne cherchera logiquement à préserver ses intérêts auprès des deux capitales. La qualité de la relation congolaise ne se mesurera donc ni aux cérémonies ni aux déclarations, mais aux avantages comparatifs obtenus et à la modification concrète du rapport de force.
La question pertinente est la suivante : qu’Israël est-il prêt à construire avec la RDC qu’il n’offre pas déjà au Rwanda ? Kinshasa pourrait rechercher une coopération technologique plus profonde, des capacités de vérification au service des accords de Washington, des investissements dans la transformation locale des minerais, ou encore un engagement diplomatique explicite en faveur de l’intégrité territoriale congolaise et du retrait vérifiable des forces étrangères. Sans différenciation claire, le rapprochement risquerait de rester symbolique.
La relation avec Israël doit également être replacée dans un triangle plus large avec les États-Unis. Washington joue un rôle central dans la sécurité régionale, le corridor de Lobito, les chaînes d’approvisionnement et la compétition avec la Chine. Israël peut faciliter certains accès, mais la RDC possède ses propres leviers : cuivre, cobalt, lithium, germanium, coltan et données géologiques. Le monde ne regarde plus seulement le Congo pour ce qu’il possède, mais pour ce dont les économies industrielles ont désormais besoin. Kinshasa doit convertir cette demande en sécurité, en infrastructures, en technologies et en compétences, au lieu d’échanger des ressources ou des symboles contre des engagements imprécis.
Pour un multi-alignement souverain et cohérent
La coopération avec Israël ne peut cependant affaiblir l’argument juridique que la RDC oppose au Rwanda. Kinshasa demande à la communauté internationale de défendre l’intégrité territoriale, la non-agression, les résolutions des Nations unies et le droit international. Sa crédibilité dépend donc de sa capacité à rester cohérente lorsqu’un autre conflit soulève des questions de territoire, d’occupation et de souveraineté. Les situations congolaise et israélo-palestinienne ne sont pas identiques, mais le respect constant des principes renforce la parole d’un État.
La RDC peut approfondir son partenariat avec Israël tout en maintenant son soutien à une solution négociée à deux États et aux droits légitimes du peuple palestinien. Cette position n’est pas une contradiction ; elle relève d’un multi-alignement souverain. La même doctrine devrait permettre de coopérer avec les États-Unis sans devenir anti-Chine, de travailler avec les pays du Golfe sans devenir anti-Iran, et de développer les partenariats européens sans fermer la porte aux BRICS. La souveraineté moderne réside moins dans l’isolement que dans la capacité de conserver plusieurs options.
Cette politique doit être institutionnalisée et séparée des intérêts de régime. Toute perception selon laquelle un rapprochement international viserait d’abord à consolider le pouvoir d’un dirigeant en réduirait la légitimité. Les accords de défense, de technologie ou d’investissement doivent être transparents, soumis aux institutions compétentes et conçus pour survivre aux alternances. Les grandes puissances doivent être les partenaires de la RDC, non les partenaires temporaires d’un président.
Avant tout transfert effectif de l’ambassade, Kinshasa devrait donc conclure un accord global couvrant la défense, le renseignement, l’agriculture, l’eau, la cybersécurité, les technologies et les investissements. Cet accord devrait imposer des transferts de compétences et une maintenance locale, fixer des objectifs vérifiables et obtenir une position israélienne explicite sur l’intégrité territoriale congolaise. En parallèle, la RDC devrait préserver sa doctrine sur la Palestine et renforcer les mécanismes indépendants permettant de vérifier l’application des accords de Washington.
La visite en Israël peut devenir une opération diplomatique utile si elle augmente les capacités de la RDC, améliore son renseignement, soutient son agriculture, attire des investissements productifs et renforce sa position dans l’Est. Elle deviendrait en revanche un pari coûteux si Kinshasa cédait un symbole diplomatique majeur sans contreparties proportionnelles. La géopolitique ne consiste pas à collectionner des amitiés, mais à organiser des convergences d’intérêts. Israël défendra ses intérêts, comme les États-Unis, le Rwanda et la Chine défendront les leurs. La responsabilité de défendre les intérêts congolais ne peut appartenir, en dernier ressort, qu’à la RDC elle-même.
