Agression rwandaise et déni interne : jusqu’où tolérer l’impunité des élites ?
Par Jean Aimé Mbiya Bondo Shabanza
Premier Vice-Président fédéral et Représentant adjoint de l’UDPS/Tshisekedi (Fédération des États-Unis d’Amérique)
Analyste Socio-Politique | Expert en administration publique
Introduction
Malgré l’accumulation de preuves concordantes et les conclusions sans équivoque des instances internationales, l’agression militaire du Rwanda contre la République démocratique du Congo continue de susciter, au sein même de la classe dirigeante congolaise, des réactions pour le moins déroutantes. Alors que la communauté internationale a formellement reconnu cette réalité à travers la résolution 2808 du Conseil de sécurité des Nations Unies, une partie significative des élites politiques, économiques et religieuses congolaises adopte une posture ambiguë, oscillant entre silence complice, relativisation des faits et négation assumée.
Ce comportement, qui dépasse la simple divergence d’opinions, s’apparente à une démission morale et politique face à l’un des défis les plus graves que traverse la nation. En ignorant sciemment une résolution onusienne contraignante — fondée sur des enquêtes, des rapports indépendants et des faits documentés — ces acteurs privilégient des intérêts personnels, des calculs opportunistes ou des ressentiments idéologiques au détriment de l’intérêt supérieur de la République. Ce faisant, ils fragilisent la cohésion nationale, sapent l’autorité de l’État et contribuent, directement ou indirectement, à la perpétuation d’un conflit meurtrier.
La résolution 2808 aurait dû constituer un socle politique et diplomatique pour une mobilisation nationale lucide, responsable et unie en faveur de la défense de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de la RDC. Elle aurait dû imposer un minimum de clarté, de courage et de solidarité de la part de ceux qui prétendent incarner le leadership national. Or, son mépris volontaire par certains responsables interroge profondément leur loyauté envers le peuple congolais et leur compréhension de l’urgence historique du moment.
Dans un contexte mondial marqué par la circulation instantanée de l’information et la transparence des sources, le choix du déni face à la vérité documentée ne peut plus être considéré comme une simple erreur d’appréciation. Il révèle une faillite éthique qui met en danger non seulement la crédibilité des institutions congolaises, mais aussi la vie de millions de citoyens, pris au piège d’une guerre prolongée, de déplacements forcés et d’une instabilité chronique. À ce stade, le silence et l’ambiguïté ne sont plus neutres : ils deviennent des actes politiques lourds de conséquences pour l’avenir de la nation.
Une trahison évidente
Face à ce qui constitue désormais une trahison manifeste des intérêts fondamentaux de la République, le silence persistant des institutions judiciaires de la République démocratique du Congo ne peut plus être toléré sans conséquences graves pour l’État de droit. Lorsqu’un pays est victime d’une agression étrangère formellement établie et reconnue par les instances internationales compétentes, toute complaisance, tout discours de déni ou toute relativisation de cette agression par des leaders d’opinion — politiques, religieux, économiques ou médiatiques — cesse d’être une simple expression d’opinion. Elle devient une atteinte directe à la sûreté de l’État, susceptible de qualification pénale au regard du droit interne et des principes constitutionnels.
En l’espèce, certaines prises de position publiques franchissent une ligne rouge d’une extrême gravité. Les déclarations répétées de Monseigneur le Président de la Conférence Épiscopale Nationale du Congo (CENCO), tout comme celles de Monsieur Prince Epenge et d’autres promoteurs du prétendu « dialogue social » ou « dialogue national », s’inscrivent objectivement dans une logique de déni, de relativisation ou de non-reconnaissance explicite de l’agression rwandaise. Dans le contexte actuel, marqué par une guerre imposée à la Nation, ces discours ne sont ni neutres ni anodins. Ils contribuent à brouiller la lecture des faits, à affaiblir la position officielle de l’État congolais et à saper les efforts politiques, diplomatiques et sécuritaires du gouvernement.
En niant ou en minimisant une agression pourtant établie par des faits documentés, des rapports indépendants et des résolutions internationales contraignantes, ces leaders d’opinion adoptent des postures qui désorientent volontairement l’opinion publique, fragilisent la cohésion nationale et offrent, de facto, un avantage stratégique à la puissance agresseuse. Une telle attitude ne peut plus être interprétée comme une simple divergence d’approche ou une recherche de paix mal comprise. Elle s’apparente à une collusion morale et politique avec l’ennemi, ou, à tout le moins, à un comportement assimilable à des faits de trahison, au mépris de l’intérêt supérieur de la République.
Loin d’être une erreur d’analyse ou une maladresse de langage, cette posture relève d’une faillite grave de responsabilité nationale. Pendant que des millions de Congolais subissent les conséquences directes de l’agression extérieure — massacres de civils, déplacements forcés, villages rasés, enfants privés d’avenir — certains leaders influents choisissent sciemment le déni, sous couvert de discours moralisateurs, de faux pacifisme ou de calculs politiques étroits. Ce choix a des effets concrets et destructeurs : il légitime l’agresseur, affaiblit l’État congolais sur la scène internationale et prolonge un cycle de violence déjà trop meurtrier.
Dans un contexte de guerre et de menace existentielle pour la nation, le déni devient un acte politique lourd de conséquences, et l’inaction des institutions judiciaires face à ce déni constitue une défaillance institutionnelle majeure. Aucune démocratie sérieuse, aucun État de droit digne de ce nom, ne tolère que des discours publics compromettant la défense nationale et la souveraineté de l’État soient diffusés impunément, au nom d’une liberté d’opinion dévoyée.
Il convient de rappeler que, dans de nombreux États de droit, des discours ou actes assimilables à une intelligence avec une puissance étrangère hostile ont conduit à des poursuites judiciaires sévères et exemplaires : déchéance des droits civiques, inéligibilité, exclusion de la vie publique, confiscation des biens et peines privatives de liberté. Ces mesures ne relèvent ni de l’arbitraire ni de la répression politique, mais de la protection de l’ordre constitutionnel et de la sécurité collective.
En République démocratique du Congo, l’inaction judiciaire face à des discours émanant de figures influentes — qu’elles soient religieuses, politiques ou médiatiques — et qui sapent l’effort national, affaiblissent la position diplomatique du pays et discréditent l’action du gouvernement, crée un précédent extrêmement dangereux. Elle installe l’idée que la trahison peut être publique, répétée et médiatisée sans aucune conséquence.
C’est pourquoi cette interpellation appelle solennellement le Procureur général et le Conseil supérieur de la magistrature à assumer pleinement leurs responsabilités constitutionnelles. Il est urgent que les discours, prises de position et agissements de certains leaders nommément identifiés fassent l’objet d’un examen judiciaire rigoureux, afin de déterminer s’ils constituent ou non des faits d’atteinte à la sûreté de l’État. L’ouverture d’enquêtes et, le cas échéant, l’application de sanctions prévues par la loi ne seraient ni une chasse aux opinions ni une dérive autoritaire, mais un acte de sauvegarde de la République.
À l’heure où la survie de la nation est en jeu, l’histoire retiendra non seulement l’agression extérieure, mais aussi la responsabilité de ceux qui, par leurs discours et leur influence, auront contribué à fragiliser la République — ainsi que celle des institutions qui auront choisi d’agir, ou de se taire.
Le dialogue : Une nécessité, mais avec des limites
Le dialogue est souvent présenté comme un mécanisme de résolution des conflits internes, et il est vrai qu’il est essentiel pour bâtir des ponts. Toutefois, il ne doit en aucun cas servir d’écran de fumée permettant de masquer des vérités dérangeantes. Un dialogue qui écarte la réalité de l’agression militaire du Rwanda est non seulement futile, mais constitue une trahison envers ceux qui ont souffert de ces violences. L’histoire a montré que les compromis faussés n’apportent que des solutions temporaires et souvent destructrices.
Il est fondamental que le dialogue prenne en compte les vrais enjeux auxquels la RDC fait face. Les acteurs politiques doivent créer un espace où les vérités difficiles peuvent être abordées, où la culpabilité peut être attribuée et où des solutions viables peuvent être élaborées. Ignorer les atteintes à la souveraineté nationale tout en tentant d’établir des dialogues internes revient à sacrifier le bien-être de la nation sur l’autel de la convenance politique.
De plus, il est nécessaire d’alerter sur le fait que ces dialogues se font souvent sans la participation des voix les plus affectées par cette agression, à savoir les populations de l’est de la RDC. Celui qui ne prend pas en compte l’opinion de ceux qui vivent la guerre au quotidien trahit le principe même du dialogue. Les appels à la paix doivent être accompagnés d’une reconnaissance claire des vérités qui dérangent, sans quoi ils ne seront que de vaines paroles.
Un appel à la responsabilité
Il est temps pour l’élite politique de la RDC de se réveiller et de reconnaître la complexité de cette situation. Les Congolais ne peuvent plus tolérer une attitude qui refuse de confronter les vérités. L’élite doit faire preuve de courage et d’intégrité en appelant le Rwanda à la responsabilité pour ses actions malveillantes. Une paix véritable ne peut être bâtie sur des secrètes négociations, sur des compromis lâches, ni sur l’oubli de l’histoire. L’histoire récente a montré que l’inaction et le déni ne font qu’aggraver la situation et prolonger le conflit.
Les dirigeants congolais doivent comprendre qu’une véritable prise de responsabilité implique non seulement de défendre le peuple contre les agressions extérieures, mais également de restaurer la confiance entre le gouvernement et la population. Leur rôle n’est pas simplement administratif, mais doit inclure une odeur de justice et d’équité. En choisissant de rester silencieux ou de minimiser les faits, ils trahissent leurs devoirs éthiques et moraux envers ceux qu’ils prétendent gouverner.
Il est impératif que ces leaders repensent leur approche face à l’agression rwandaise. Cela suppose un changement radical de mentalité. Cela nécessitera une volonté politique authentique et une détermination à améliorer la situation sur le terrain, en arrêtant les violences et en rétablissant l’État de droit. Les Congolais méritent une élite capable de mobiliser le pays autour de la défense de ses intérêts souverains plutôt que de se perdre dans des querelles internes insignifiantes.
Reprendre le contrôle du récit national
La RDC doit reprendre les rênes de son récit national et refuser d’être le pion d’une manipulation politique orchestrée par des puissances extérieures. Les Congolais ont le droit de vivre en paix, libres de toute agression. Le pays ne peut se permettre d’être utilisé comme un champ de bataille pour régler des comptes géopolitiques. Retrouver la souveraineté passe également par la responsabilité d’écrire un récit qui honore la vérité et la lutte pour la dignité.
Se laisser manipuler est le résultat d’une inaction et d’un manque de conviction face à la réalité. Pour restaurer la crédibilité du discours national, il faut dénoncer les mensonges et les stratégies de dissuasion qui viennent de l’extérieur. Le récit national doit être construit par et pour le peuple congolais, sans céder à des narrations imposées par ceux qui ont des intérêts à défendre, au détriment de la paix et de la sécurité nationale.
Cela passe par une implication active de la société civile, qui doit revendiquer une voix forte dans le dialogue national. Les organisations non gouvernementales, les mouvements de jeunes, et les groupes de défense des droits humains doivent jouer un rôle clé dans l’élaboration d’une nouvelle vision pour la RDC, une vision fondée sur la vérité et la réconciliation. Les Congolais ne doivent pas rester passive, mais devenir les architectes de leur propre destin.
En conclusion, le chemin vers une RDC libre et prospère est pavé de défis. Ignorer l’agression rwandaise représente un faux pas crucial qui pourrait avoir des conséquences catastrophiques pour le pays. Chaque acteur, qu’il soit politique, économique ou citoyen, doit jouer son rôle pour défendre les intérêts de la nation. L’heure de vérité a sonné, et il est impératif que les leaders congolais agissent avec intégrité, courage et détermination pour défendre le pays face à cette agression manifeste et douloureuse. Seule une prise de conscience collective pourra rendre justice aux millions de Congolais touchés par cette tragédie.



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