Dossier de la Rédaction : Ce que l’Afrique devrait apprendre des infrastructures de l’AES (Par Nico Minga, Économiste et Géostratège)

Pendant que certains États africains accumulent les emprunts sans transformer durablement leurs économies, le Burkina Faso, le Mali et le Niger expérimentent une autre voie. Malgré les sanctions, l’insécurité et un accès plus difficile aux financements internationaux, les pays de l’Alliance des États du Sahel continuent de construire des routes, des centrales électriques, des barrages et d’autres infrastructures stratégiques.

Leur secret ne réside pas dans l’absence de dette. Leur force repose sur une conviction politique commune. Un État ne se développe pas d’abord par les prêts, mais par sa capacité à mobiliser ses propres richesses. L’AES a fait de la souveraineté économique un véritable instrument budgétaire. Les trois pays ont renforcé leurs administrations fiscales et douanières, intensifié la lutte contre la fraude, révisé leurs codes miniers et élargi leur assiette fiscale. Ils cherchent également à mieux capter les revenus issus des ressources naturelles, notamment l’or au Mali et au Burkina Faso, ainsi que l’uranium et le pétrole au Niger. Une part croissante de ces recettes est réorientée vers l’investissement public, tandis que les émissions d’obligations sur le marché financier régional viennent compléter les ressources nationales.

Les premiers résultats sont visibles. Au Burkina Faso, la croissance économique a atteint 5,3 % en 2025, tandis que le déficit budgétaire est passé de 5,8 % à 1,8 % du PIB grâce à la hausse des recettes publiques et au dynamisme des exportations d’or. Cette amélioration a dégagé des marges de manœuvre supplémentaires pour financer les priorités nationales.

Le changement est avant tout politique. Les infrastructures ne sont plus perçues comme de simples équipements économiques ou comme des projets financés par les bailleurs de fonds. Elles deviennent une expression de la souveraineté nationale, un levier de sécurité, d’intégration territoriale et de transformation économique. L’État retrouve ainsi son rôle d’investisseur stratégique.

Cette évolution pose une question fondamentale au reste du continent. Comment des économies dont le PIB cumulé dépasse à peine 80 milliards USD peuvent-elles afficher une telle ambition en matière d’infrastructures, alors que certains pays africains, pourtant beaucoup plus riches en ressources naturelles et dotés d’économies plus importantes, demeurent enfermés dans un cycle d’endettement et de dépendance financière ?

 

Produire davantage de richesses avant de rechercher davantage de crédits

Les pays de l’AES ne sont évidemment pas devenus riches du jour au lendemain. Leur dette publique dépasse encore 50 % du PIB et ils continuent de mobiliser le marché financier régional. Mais leur démarche consiste à faire du financement interne le socle de leur stratégie, et non un simple complément. La logique est inversée. Produire davantage de richesses avant de rechercher davantage de crédits.

Ce modèle n’est pas exempt de défis. Les contraintes sécuritaires demeurent importantes, la base fiscale reste étroite et ces économies demeurent exposées aux fluctuations des prix des matières premières. Pourtant, malgré ces limites, l’AES démontre qu’une volonté politique affirmée peut redéfinir les priorités budgétaires et restaurer la capacité d’investissement de l’État.

La révolution de l’AES n’est donc pas d’abord financière. Elle est intellectuelle. Ces États ont cessé de considérer l’aide extérieure comme le principal moteur du développement. Ils ont replacé la mobilisation des ressources nationales, la valorisation des richesses naturelles et la souveraineté économique au cœur de leur stratégie.

La souveraineté économique ne se mesure pas au volume des emprunts contractés. Elle se mesure à la capacité d’un État à transformer ses ressources, sa fiscalité et sa gouvernance en infrastructures productives. C’est peut-être là la plus grande réalisation de l’AES, avoir rétabli la confiance dans la capacité des États africains à financer eux-mêmes une part croissante de leur avenir.

Voilà sans doute la principale leçon géoéconomique que l’Alliance des États du Sahel apporte aujourd’hui au débat africain.

Please follow and like us:
Pin Share

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *