Fédéralisme : une fausse solution à un vrai problème (Par Nico Minga, Économiste, Auteur et Géostratège)

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La question de la forme de l’État revient, une fois de plus, dans le débat public congolais. Plusieurs voix s’élèvent, au sein des milieux politiques et militants, pour plaider en faveur d’un régime fédéral, perçu comme une alternative crédible face aux limites observées dans l’organisation actuelle de la gouvernance territoriale.

Si cette proposition traduit une volonté légitime de rapprocher le pouvoir des réalités locales, elle mérite néanmoins une analyse rigoureuse, éclairée par l’histoire institutionnelle de la République Démocratique du Congo et par les dynamiques structurelles de son administration publique.

Une méfiance historique et justifiée

Dès l’indépendance, le pays a été confronté à de fortes tendances centrifuges. La sécession du Katanga en 1960, suivie de celle du Sud-Kasaï, ont laissé une empreinte durable dans la mémoire nationale, ancrant l’idée que le régionalisme politique, lorsqu’il échappe à tout encadrement, peut menacer l’intégrité territoriale.

Cette méfiance s’est prolongée sous la Deuxième République, où une centralisation marquée s’est imposée comme un gage de stabilité. Si ce modèle a permis une forme de cohésion dans un contexte postcolonial difficile, il a également eu pour effet de distendre le lien entre les institutions et les territoires, en éloignant les centres de décision des préoccupations locales.

La période des conflits armés, entre 1996 et 2003, a vu la résurgence d’un pouvoir local exercé en dehors du cadre légal, avec des zones administrées par des groupes armés disposant de structures fiscales, judiciaires et policières autonomes. Cette territorialisation de fait du pouvoir a mis en lumière les risques d’une gouvernance non encadrée, dans un contexte de fragilité institutionnelle et de pressions extérieures.

Une architecture déjà suffisamment décentralisée

Pour répondre à ces expériences, la Constitution du 18 février 2006 a instauré un État unitaire fortement décentralisé. Ce modèle cherche à concilier l’indivisibilité de l’État avec une reconnaissance de la diversité provinciale, culturelle et économique. En combinant autonomie administrative, liberté budgétaire et ancrage local du pouvoir, cette architecture propose un équilibre subtil entre efficacité, inclusion et unité.

Cependant, force est de constater que cette décentralisation ambitieuse n’a pas encore pleinement porté ses fruits. Le processus de transfert effectif des compétences demeure inachevé, ralenti par les contraintes budgétaires, les complexités du redécoupage territorial, et un appareil administratif encore marqué par l’héritage centralisateur du passé. Ce retard dans la mise en œuvre ne relève pas uniquement d’une volonté politique uniforme, mais bien d’une accumulation de défis techniques, institutionnels et contextuels.

Une réalité institutionnelle parfois éloignée des intentions constitutionnelles

Plusieurs mécanismes prévus par la Constitution peinent à fonctionner de manière optimale. La Caisse Nationale de Péréquation, pilier de la solidarité interprovinciale, demeure sous-financée et marginalisée dans les choix budgétaires nationaux.

Les assemblées provinciales, conçues pour être les piliers de la démocratie locale, peinent à s’émanciper des logiques partisanes et sont souvent confrontées à des défis de capacité, d’autonomie et de stabilité. L’Assemblée nationale, quant à elle, a vu s’éroder progressivement son rôle de contre-pouvoir, tandis que le Sénat reste discret, là où l’on attendrait de lui un leadership institutionnel affirmé.

Ces déséquilibres, qui s’inscrivent dans une dynamique historique, appellent à un travail de fond pour renforcer la culture de la redevabilité, moderniser l’administration publique et consolider les mécanismes de régulation. Loin d’être un échec, la décentralisation actuelle doit être perçue comme un chantier en cours, qui nécessite des efforts soutenus d’accompagnement, de formation, et de réformes graduelles.

Les risques d’une fédéralisation prématurée

Dans ce contexte, l’introduction d’un régime fédéral, en l’absence de consensus national clair et de dispositifs de régulation solides, pourrait comporter des risques. Un changement aussi profond, s’il n’est pas encadré, pourrait accentuer les disparités entre les provinces, affaiblir les mécanismes de solidarité, et créer des dynamiques autonomistes difficiles à contenir. Dans certaines zones, notamment dans l’Est du pays, les tensions communautaires, la pression des réseaux armés et les influences transfrontalières rendent toute réforme institutionnelle particulièrement délicate.

La priorité, dans ces régions, reste le rétablissement d’une présence effective de l’État, le renforcement des services publics et la stabilisation des institutions locales dans le cadre existant. Avant d’envisager une refonte de la structure étatique, il est essentiel de consolider ce qui a déjà été engagé et d’assurer une gouvernance plus inclusive et plus proche des réalités du terrain.

Une illusion dangereuse

Plutôt que de redéfinir la forme de l’État, l’enjeu consiste à améliorer son fonctionnement. La restauration de la confiance dans les institutions passe par un Parlement plus actif dans son rôle de contrôle, une justice véritablement indépendante, une administration publique professionnalisée et une gestion des ressources plus rationnelle et transparente. Ce sont là les fondations sur lesquelles repose un État efficace, légitime et capable de répondre aux attentes des citoyens.

La réussite de la décentralisation ne dépend pas tant d’une modification constitutionnelle que d’un engagement collectif en faveur d’une gouvernance républicaine, fondée sur l’équité territoriale, la responsabilité publique et la cohésion nationale.

 

Le vrai chantier, c’est la reconstruction de l’État, pas sa fragmentation

Le débat sur le fédéralisme est légitime dans une société démocratique. Il mérite d’être entendu, documenté et débattu sereinement. Mais il ne peut, dans l’état actuel de l’évolution institutionnelle de la RDC, se substituer aux priorités urgentes de consolidation de l’État. L’histoire nous enseigne que toute réforme réussie repose sur un consensus national, une vision claire, et une exécution disciplinée.

Le véritable défi congolais ne réside pas dans la multiplication des structures, mais dans la pleine opérationnalisation de celles qui existent déjà. La refondation de la République ne passe pas tant par une réforme de sa forme que par une élévation de son esprit. Ce dont le pays a besoin aujourd’hui, ce n’est pas de plusieurs États dans l’État, mais d’un seul État, fort, juste, impartial et équitable, capable de servir tous les citoyens sur l’ensemble du territoire.

L’enjeu n’est donc pas de diviser pour mieux gérer, mais de rassembler pour mieux gouverner.

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