Félix Tshisekedi : les actes de souveraineté qui compliquent le procès en immobilisme de l’opposition

Patrimoine public, ressources stratégiques et souveraineté économique : depuis 2019, plusieurs décisions ont modifié le rapport entre l’État congolais et certains intérêts privés
Par Jean Aimé Mbiya Bondo Shabanza
En République démocratique du Congo, reconnaître un mérite à son adversaire politique est souvent considéré comme une faiblesse. Pourtant, une analyse sérieuse du bilan de Félix-Antoine Tshisekedi impose de dépasser les slogans. Son pouvoir reste critiquable sur la sécurité, l’économie, la corruption, les services publics et l’efficacité administrative. Mais plusieurs dossiers révèlent aussi une volonté de réaffirmer l’autorité de l’État sur son patrimoine et ses ressources stratégiques.
La question n’est donc pas de savoir si le président est au-dessus de toute critique, mais si l’on peut encore soutenir que rien n’a changé depuis 2019. Les faits appellent une réponse plus nuancée.
KINGAKATI : AU-DELÀ DU SYMBOLE
Longtemps associé à l’ancien président Joseph Kabila, Kingakati était devenu un symbole de puissance politique et patrimoniale. En avril 2026, le ministère des Affaires foncières a déclaré d’utilité publique un périmètre de plus de 43 000 hectares à Maluku, comprenant notamment la zone de Kingakati et destiné à l’expansion et à l’aménagement de Kinshasa.
Il serait juridiquement imprécis de parler simplement de « saisie ». Une déclaration d’utilité publique relève d’une procédure encadrée. Mais sa portée politique est réelle : un espace associé à un ancien centre de pouvoir est replacé dans une logique d’aménagement public.
LE SECTEUR MINIER : LA SOUVERAINETÉ PAR LE CONTRÔLE
En août 2025, le Cadastre minier a annoncé la récupération de 594 titres miniers et de carrières, représentant 37 253 carrés miniers, soit 31 648 kilomètres carrés. Il ne s’agit pas de « 594 mines saisies », mais de titres récupérés à l’issue d’un processus administratif et cadastral.
L’enjeu dépasse le chiffre : il s’agit de lutter contre la spéculation, de faire respecter les obligations des titulaires et de transformer le sous-sol en valeur pour la collectivité. En septembre 2025, 90 procès-verbaux constatant le non-commencement de travaux avaient également été transmis au Cadastre minier.
Le patriotisme économique sera toutefois jugé sur l’usage des superficies récupérées : investissements, production et recettes pour l’État.
DAN GERTLER : UNE RÉCUPÉRATION NÉGOCIÉE
Le 24 février 2022, la RDC et le groupe Ventora, associé à Dan Gertler, ont conclu un accord à l’amiable permettant à l’État de récupérer le contrôle d’actifs miniers et pétroliers litigieux.
Il ne s’agit pas d’une confiscation au sens simpliste, mais d’une récupération négociée. Son importance politique demeure : Kinshasa a cherché à reprendre le contrôle d’actifs stratégiques au cœur d’un contentieux ancien.
Mais récupérer un actif ne suffit pas. Sans gouvernance transparente et valorisation économique, un patrimoine public peut devenir une nouvelle source de rente. La véritable réussite se mesure donc à ce que l’État en fait.
LES PORTS : LA LIMITE DE LA VOLONTÉ PRÉSIDENTIELLE
En août 2020, Félix Tshisekedi avait demandé la fermeture des ports privés considérés comme illégaux ou clandestins à Kinshasa et dans le Kongo Central, notamment en raison de leur impact sur la SCTP, ex-ONATRA.
Pourtant, plusieurs installations continuaient à fonctionner après cette décision. Le dossier révèle une faiblesse structurelle de l’État : une décision présidentielle ne produit des effets durables que si l’administration, la justice et les services de contrôle sont capables de l’appliquer.
La souveraineté ne se mesure donc pas seulement à la décision prise au sommet, mais à son exécution sur le terrain.
LA GRATUITÉ DE L’ENSEIGNEMENT : LE RETOUR DE L’ÉTAT
Lancée en 2019, la gratuité de l’enseignement primaire constitue l’une des réformes sociales majeures du mandat. Elle a transféré vers l’État une partie des coûts supportés par les familles et contribué à accroître les inscriptions.
Il serait réducteur d’y voir une simple suppression de la « manne financière catholique ». L’Église demeure un acteur majeur de l’éducation congolaise. La réforme a surtout réaffirmé la responsabilité de l’État dans le financement de l’enseignement primaire.
Son véritable défi est désormais qualitatif : enseignants, infrastructures, matériel pédagogique et gouvernance. Faire entrer davantage d’enfants à l’école est une avancée ; leur garantir une éducation de qualité est la véritable réforme.
AVEC L’ANGOLA : LA SOUVERAINETÉ PAR LA NÉGOCIATION
La Zone maritime d’intérêt commun avec l’Angola illustre une autre forme de défense des intérêts nationaux. Les deux pays ont progressivement établi un mécanisme de gouvernance et, en juillet 2026, un avenant au contrat de partage de production a marqué une nouvelle étape vers l’exploitation pétrolière.
Il serait excessif d’affirmer que Tshisekedi a simplement « arrêté le pompage gratuit du pétrole congolais ». La réalité est plus institutionnelle : Kinshasa cherche à transformer une question potentiellement conflictuelle en mécanisme de coopération, de partage de production et de revenus.
UNE MÊME LOGIQUE : RÉAFFIRMER L’ÉTAT
Kingakati, les titres miniers, les actifs de Ventora, les ports, la gratuité scolaire et la Zone maritime relèvent de domaines différents. Pourtant, une logique commune apparaît : réaffirmer le rôle de l’État face à des intérêts privés, institutionnels ou hérités du passé.
Cela ne signifie pas que tout serait réglé depuis 2019. Mais l’affirmation selon laquelle « rien n’a changé » devient difficile à soutenir sans nuance.
C’est le paradoxe pour l’opposition. Elle peut légitimement contester le pouvoir sur la sécurité, l’économie ou la gouvernance. Mais elle perd en crédibilité lorsqu’elle transforme la critique en négation systématique.
Une opposition moderne devrait plutôt demander : pourquoi certaines décisions positives ne produisent-elles pas encore tous les résultats attendus ?
Elle peut reconnaître la récupération des titres miniers tout en exigeant leur valorisation ; saluer la récupération d’actifs tout en demandant leur rentabilité ; reconnaître la gratuité scolaire tout en dénonçant ses insuffisances ; soutenir la fermeture des ports illégaux tout en exigeant l’application des décisions ; et approuver la coopération pétrolière avec l’Angola tout en réclamant la transparence des revenus.
Reconnaître ce qui fonctionne, démontrer ce qui échoue et proposer une alternative : voilà ce qui distingue une opposition crédible d’une simple contestation.
DE LA SOUVERAINETÉ JURIDIQUE À LA SOUVERAINETÉ ÉCONOMIQUE
Le bilan historique de Félix Tshisekedi ne sera pas déterminé par le nombre de décisions prises, mais par leurs résultats.
Un titre minier récupéré doit devenir productif. Un actif doit générer des recettes publiques. Un territoire déclaré d’utilité publique doit servir au développement. Une infrastructure doit devenir compétitive. La gratuité doit améliorer le capital humain. Un accord international doit protéger les intérêts économiques du pays.
La souveraineté juridique n’est que la première étape de la souveraineté économique.
Il serait néanmoins dangereux de transformer ces avancées en récit absolu. Le patriotisme d’État ne dispense ni de transparence, ni de reddition des comptes, ni d’efficacité administrative. Un actif récupéré peut être mal géré ; une réforme peut perdre son efficacité sans financement durable ; une décision présidentielle peut rester lettre morte si l’administration ne peut l’appliquer.
La véritable question est donc de savoir si les actes engagés depuis 2019 produiront un changement institutionnel durable ou resteront dépendants de la volonté personnelle du chef de l’État.
Le pouvoir devra répondre à cette exigence. L’opposition également.
Car reconnaître une action favorable à son adversaire n’est pas renoncer au combat démocratique. C’est accepter de placer la République au-dessus des partis.
Le véritable débat n’est donc plus seulement : « Qu’a fait Félix Tshisekedi ? »
Il est désormais : « Ce qu’il a commencé à reprendre au nom de l’État congolais sera-t-il transformé en richesse, en institutions fortes et en prospérité pour le peuple ? »
C’est à cette réponse, plus qu’aux slogans de la majorité ou de l’opposition, que l’histoire finira par juger son action.
