Naty Lokolé : confidences d’un journaliste qui a vécu l’artiste de l’intérieur. (Par Félix Caleb DJAMANY)
INTERVIEW EMOTIONELLE– LE QUOTIDIEN: « Papa Wemba était un maître d’école qui ouvrait ses portes à tout le monde »
Naty Lokolé : confidences d’un journaliste qui a vécu l’artiste de l’intérieur.
(Par Félix Caleb DJAMANY
Legends are born in June.
Chaque mois de juin ramène son lot de souvenirs et d’émotions pour les amoureux de la musique congolaise. Ce mois qui a vu naître tant de légendes aurait dû permettre à Papa Wemba de célébrer son anniversaire le 14 juin. Dix ans après sa disparition tragique sur scène à Abidjan, l’empreinte du « Roi de la Sape » demeure intacte.

Artiste visionnaire, ambassadeur de la rumba congolaise et passeur de talents, Papa Wemba continue d’inspirer plusieurs générations de musiciens africains. Pour évoquer l’homme derrière l’icône, Félix Caleb DJAMANY a rencontré pour votre journal « le quotidien » son confrère Naty Lokolé, journaliste et chroniqueur musical reconnu, le Patron de l’émission « SEKTION MUSIK » qui a partagé avec nous des souvenirs rares et souvent méconnus de ses rencontres avec celui qu’il appelle encore aujourd’hui « le Maître ».

Félix Caleb Djamany : Dix ans après sa disparition, quel est le premier souvenir qui te revient lorsque l’on évoque Papa Wemba ?
Naty Lokolé :
Je revois immédiatement l’homme avant la star. Beaucoup de gens connaissent l’artiste mondial, le créateur de tendances, le roi de la SAPE. Moi, je me souviens surtout d’un homme incroyablement accessible. La première fois que je l’ai appelé pour solliciter une interview, c’est lui-même qui a décroché son téléphone. À l’époque, j’étais un jeune journaliste encore peu connu. Pourtant, il m’a parlé avec simplicité et respect. C’est quelque chose qui m’a profondément marqué.
FCD ; Te souviens-tu de votre première rencontre avec lui ?
Naty Lokolé :
Comme si c’était hier. J’étais extrêmement stressé. Je suis arrivé chez lui avec mon matériel rudimentaire, un MiniDisc et un micro. J’avais préparé mes questions avec beaucoup de sérieux. Papa Wemba a immédiatement compris que j’étais intimidé. Il a commencé par me proposer à boire, puis il a engagé une conversation détendue. Avec le recul, je comprends qu’il cherchait simplement à me mettre à l’aise. C’était sa façon de faire. Il savait accueillir les gens.
FCD ; Qu’est-ce qui distinguait Papa Wemba des autres grandes stars de son époque ?
Naty Lokolé :
Son ouverture. Beaucoup d’artistes sélectionnaient soigneusement les journalistes à qui ils accordaient des interviews. Papa Wemba, lui, parlait à tout le monde. Peu importe votre notoriété ou votre média. Il considérait que chaque journaliste méritait du respect. Cette disponibilité explique aussi pourquoi tant de professionnels des médias ont gardé de lui un souvenir exceptionnel.
FCD ; Tu le décris souvent comme un « maître d’école ». Pourquoi ?
Naty Lokolé :
Parce qu’il a formé toute une génération sans forcément s’en rendre compte. Papa Wemba ne gardait pas son savoir pour lui. Il encourageait les jeunes artistes, les auteurs, les journalistes. Lorsqu’il sentait un potentiel chez quelqu’un, il l’encourageait à aller plus loin.
Je me souviens qu’il disait souvent à certains jeunes : « Termine d’abord tes études, ensuite viens dans la musique. » Il ne poussait pas les gens vers la célébrité à tout prix. Il voulait qu’ils construisent quelque chose de solide.
FCD ; Plusieurs artistes affirment lui devoir leur carrière…
Naty Lokolé :
C’est vrai. Beaucoup d’entre eux ont commencé en écrivant des chansons pour lui. Il avait cette capacité rare à détecter les talents. Il a encouragé des auteurs à devenir interprètes. Il a conseillé des musiciens à prendre leur envol. Même quelqu’un comme Koffi Olomidé reconnaît que Papa Wemba a joué un rôle important dans ses débuts.
Papa n’était pas jaloux du succès des autres. Au contraire, il aimait voir les gens grandir.
FCD ; Tu as également connu l’homme derrière les rivalités musicales. Comment gérait-il les conflits ?
Naty Lokolé :
Papa Wemba était un être humain comme tout le monde. Il pouvait être impulsif. Il pouvait se mettre en colère. Mais il avait aussi un grand cœur. Je me souviens d’avoir essayé de discuter avec lui au sujet de sa relation compliquée avec Koffi Olomidé. J’espérais une réconciliation. Malheureusement, certaines blessures étaient profondes.
Ce qui me frappe aujourd’hui, c’est que malgré les tensions, il restait profondément attaché à l’idée de fraternité. C’est sans doute l’un de mes grands regrets : qu’ils n’aient pas eu le temps de se réconcilier avant son départ.
FCD ; En tant qu’artiste, qu’est-ce qui faisait sa singularité ?
Naty Lokolé :
Sa curiosité. Papa Wemba refusait de s’enfermer dans une seule formule. Il explorait constamment de nouvelles sonorités. Il s’ouvrait au monde. Il pouvait chanter pour un public de Kinshasa comme pour un public australien ou canadien avec la même conviction.
Aujourd’hui encore, lorsque l’on observe la stratégie internationale de Fally Ipupa, on retrouve cette volonté d’aller à la rencontre d’autres publics. Papa Wemba avait compris cela bien avant beaucoup d’autres artistes africains.
FCD ; Quel album résume le mieux son génie artistique ?
Naty Lokolé :
C’est difficile d’en choisir un seul. Mais l’album Wake Up, réalisé avec Koffi Olomidé, reste un monument. Tout y était : l’écriture, les arrangements, les interprétations, la vision artistique.
Les deux artistes avaient compris qu’ils n’avaient pas droit à l’erreur. Ils ont réuni autour d’eux certains des meilleurs talents de l’époque. Résultat : un album qui continue de traverser les générations.
FCD ; Où étais tu lorsque tu as appris sa disparition ?
Naty Lokolé :
Je m’en souviens parfaitement. J’étais sur le point d’aller faire du sport lorsque j’ai vu les premières informations circuler sur les réseaux sociaux. Je n’y ai pas cru. Puis les images sont apparues.
J’ai poussé un cri. Mes filles sont descendues en courant pour comprendre ce qui se passait. J’étais sous le choc. Pour moi, Papa Wemba ne pouvait pas mourir. C’était inconcevable.
FCD ; Tu as fait partie de ceux qui sont allés chercher sa dépouille en Côte d’Ivoire…
Naty Lokolé :
Oui. Ce voyage reste l’un des moments les plus douloureux de ma vie. Personne n’arrivait à consoler personne. Les larmes coulaient partout. Même des personnalités que l’on pensait très fortes étaient effondrées.
Lorsque nous avons vu son corps, nous avons compris que c’était réel. Que le géant ne reviendrait plus. Cette image ne m’a jamais quitté.
FCD ; Avec dix ans de recul, quel héritage laisse-t-il à l’Afrique ?
Naty Lokolé :
Un héritage immense. Papa Wemba a démontré qu’un artiste africain pouvait être universel sans renier ses racines. Il a porté la rumba congolaise sur les grandes scènes du monde. Il a inspiré des générations d’artistes. Il a transformé la SAPE en phénomène culturel international.
Mais son plus grand héritage reste peut-être humain. Il nous a appris qu’on pouvait être une star mondiale tout en restant .
FCD ; Si tu avais aujourd’hui un dernier message à lui adresser ?
Naty Lokolé :
Je lui dirais simplement merci.
Merci pour les conseils.
Merci pour la confiance.
Merci pour les portes ouvertes.
Merci pour la musique.
Et surtout merci d’avoir montré à toute une génération qu’on peut atteindre les sommets sans perdre son humanité.
L’ULTIME MOT
Dix ans après son départ, Papa Wemba continue de vivre à travers ses chansons, ses disciples et les souvenirs de ceux qui l’ont côtoyé. À écouter Naty Lokolé, on comprend que derrière l’icône mondiale se cachait un homme généreux, curieux, profondément humain.
Un artiste hors norme.
Un passeur.
Un maître d’école.
Une légende née en juin.
Retrouvez Naty Lokole sur sa chaine Youtube ; NL Lokole TV
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