La bataille silencieuse pour la souveraineté énergétique du continent (Par Nico Minga, Économiste et Géostratège)

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Le débat sur les raffineries africaines dépasse largement la simple question du pétrole. Il aura donc fallu qu’un Africain construise une raffinerie géante pour que certains découvrent soudainement les vertus de la concurrence. Pendant plus de cinquante ans, les grands négociants, raffineries étrangères, armateurs, assureurs et circuits financiers internationaux ont contrôlé une large partie du marché africain des carburants. L’Afrique exportait son pétrole brut, importait ses produits raffinés, payait les marges extérieures, subissait les chocs mondiaux et entretenait sa propre dépendance. Cela ne semblait déranger presque personne.

Mais lorsque Dangote érige au Nigéria la plus grande raffinerie du continent, avec une capacité annoncée de 650 000 barils par jour, le vocabulaire change. On parle de monopole, de risque de dépendance, de concurrence faussée, d’incompatibilité avec la transition énergétique. L’argument mérite examen, mais l’indignation paraît sélective. Pourquoi la domination ancienne des circuits occidentaux n’a-t-elle jamais suscité la même vigilance ? Pourquoi la dépendance envers des traders étrangers serait-elle acceptable, mais la montée en puissance d’un acteur africain deviendrait soudain suspecte ?

Le vrai sujet n’est pas Dangote. C’est plutôt la place de l’Afrique dans la chaîne de valeur mondiale. Tant que le continent vend du brut et rachète du carburant, il reste prisonnier d’une économie d’extraction. Celui qui transforme contrôle la valeur, les prix, les marges, les emplois, la logistique et le pouvoir de négociation. Une raffinerie ne produit donc pas seulement du carburant. Elle produit de la souveraineté.

Évidemment, un champion industriel africain ne doit pas devenir une rente privée incontrôlée. Le risque de monopole existe. Il doit être traité par des États forts, des régulateurs indépendants, la transparence des prix, des stocks stratégiques, la diversification des fournisseurs et des politiques de concurrence sérieuses. Mais on ne combat pas un monopole étranger en refusant l’émergence d’une industrie africaine. On le combat en construisant des États capables d’encadrer leurs propres champions.

L’argument de la transition énergétique mérite lui aussi d’être replacé dans son contexte. Oui, l’Afrique doit investir dans le solaire, l’hydroélectricité, le gaz, les biocarburants et les technologies propres. Mais avant de demander au continent de sauter dans l’économie verte, il faut lui permettre d’accéder à l’énergie. Des millions d’Africains vivent encore sans électricité fiable. Les carburants coûtent cher. Les usines manquent d’énergie. L’agriculture reste faiblement mécanisée. L’Afrique ne peut pas être sommée de décarboner un développement qu’elle n’a pas encore pleinement construit.

Le développement repose sur une vérité simple. Sans énergie accessible, il n’y a pas d’industrie. Sans industrie, il n’y a pas de transformation. Sans transformation, il n’y a pas d’emplois massifs. L’agriculture nourrit l’industrie, l’industrie modernise l’agriculture, et les deux entraînent les services, la finance, la logistique et le commerce. Voilà pourquoi les raffineries, les centrales, les barrages, les réseaux et les corridors énergétiques sont de véritables instruments de puissance.

Le Sénégal l’a très bien compris en renforçant ses capacités de raffinage. Le Nigéria l’a réalisé avec Dangote. La RDC doit le comprendre à son tour. Pays minier, agricole, hydraulique et logistique, elle ne peut pas bâtir sa diversification économique sur une dépendance permanente aux importations de carburant et aux chocs extérieurs. Elle doit penser stockage stratégique, approvisionnement régional, transformation locale, énergie industrielle et corridors de souveraineté.

Le scandale n’est pas qu’un Africain construise une raffinerie géante. Le drame est que l’Afrique ait attendu si longtemps pour le faire. Ceux qui dénoncent aujourd’hui le monopole africain devraient d’abord expliquer pourquoi le monopole invisible des circuits extérieurs sur nos marchés n’a jamais provoqué la même urgence morale.

Derrière les raffineries africaines, il y a plus qu’une vraie guerre énergétique. Il y a une bataille pour la valeur, l’emploi, la dignité et le rang du continent dans l’économie mondiale. Le jour où l’Afrique transformera massivement ses ressources chez elle, elle ne demandera plus sa place. Elle l’imposera.

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