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    L’Église face à la politique en RDC : entre devoir prophétique et exigence d’exemplarité

    Par Jean Aimé Mbiya Bondo Shabanza

    Vice-président et Représentant Adjoint en charge de la Politique et de la Diplomatie de l’UDPS/Tshisekedi aux États-Unis

    Analyste socio-politique et expert en administration publique

    En République démocratique du Congo, peu d’institutions exercent une influence comparable à celle des Églises. L’Église catholique, représentée notamment par la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO), ainsi que l’Église du Christ au Congo (ECC), occupent depuis plusieurs décennies une place déterminante dans la vie nationale. Leur contribution à l’éducation, à la santé, à la promotion des droits humains, à la cohésion sociale et à l’accompagnement des grandes transitions politiques constitue une réalité historique reconnue.

    Cependant, cette influence exceptionnelle soulève aujourd’hui une interrogation majeure : où s’arrête la mission prophétique de l’Église et où commence son engagement dans le champ politique ?

    Cette question s’impose avec d’autant plus d’acuité que le contexte congolais présente une singularité institutionnelle. Dans de nombreuses démocraties, les Églises interviennent principalement sur les grandes questions éthiques, sociales ou humanitaires, tout en laissant aux institutions politiques la responsabilité du débat partisan et de la conduite des affaires publiques. En République démocratique du Congo, la perception d’une partie de l’opinion est différente. À chaque étape importante de la vie nationale — élections, dialogues politiques, réformes institutionnelles, crises sécuritaires ou débats sur la gouvernance — les déclarations des principales autorités ecclésiastiques deviennent des références majeures du débat public.

    Cette présence constante conduit certains observateurs à considérer que les grandes confessions religieuses occupent désormais un espace politique qui dépasse largement leur mission pastorale traditionnelle. Les conférences de presse, les lettres pastorales, les communiqués, les missions de médiation et les prises de position sur l’actualité politique donnent parfois l’impression que les responsables religieux participent de façon permanente à l’orientation du débat national, au point d’être perçus comme des acteurs politiques influents plutôt que comme de simples autorités morales.

    Il ne s’agit évidemment pas de contester le droit des Églises de s’exprimer sur les questions d’intérêt national. Toute société démocratique a besoin d’institutions capables de rappeler aux gouvernants les exigences de justice, de paix, de dignité humaine et de bonne gouvernance. L’histoire de la RDC démontre d’ailleurs que les Églises ont souvent joué un rôle important dans la défense des libertés fondamentales.

    Néanmoins, une parole morale tire sa force de son indépendance, de son impartialité et de sa cohérence. Lorsqu’une institution religieuse intervient de manière répétée dans les controverses politiques quotidiennes, elle s’expose naturellement au risque d’être perçue comme un acteur engagé dans le rapport de forces politique. Cette perception, qu’elle soit fondée ou non, peut progressivement affaiblir l’autorité morale qui constitue pourtant son principal capital institutionnel.

    Cette réflexion est particulièrement présente dans le contexte sécuritaire de l’Est de la République démocratique du Congo. Depuis plus de trente ans, les populations du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et de l’Ituri vivent sous la menace permanente des groupes armés, des massacres, des déplacements forcés et de l’exploitation illicite des ressources naturelles. Dans ce contexte dramatique, de nombreux Congolais souhaitent que la parole des responsables religieux soit tout aussi ferme, constante et explicite à l’égard de l’ensemble des acteurs responsables des violences, qu’il s’agisse des groupes armés, des réseaux criminels, des complicités internes ou des interventions étrangères qui alimentent durablement l’instabilité dans la région.

    La crédibilité d’une institution ne se mesure pas uniquement à sa capacité de dénoncer les insuffisances de l’État. Elle dépend également de l’exemplarité de sa propre gouvernance. Or, l’Église catholique administre plusieurs milliers d’écoles, d’hôpitaux, de centres de santé et d’œuvres sociales, faisant d’elle l’une des plus importantes institutions non étatiques du pays.

    Cette responsabilité considérable implique des exigences élevées de transparence, de bonne gestion et de redevabilité. De nombreux fidèles évoquent régulièrement des préoccupations liées au fonctionnement de certaines écoles conventionnées, à l’évolution des frais scolaires, aux conditions de travail des enseignants, à la gestion financière de certaines structures ecclésiastiques ou encore aux défis liés à la formation du clergé et à l’administration des biens de l’Église. Sans remettre en cause son apport historique au développement national, ces réalités rappellent que l’exigence de bonne gouvernance doit s’appliquer à toutes les institutions, y compris religieuses.

    La mission fondamentale de l’Église demeure avant tout spirituelle. Elle consiste à annoncer l’Évangile, former les consciences, promouvoir la réconciliation, défendre la dignité de la personne humaine et accompagner les plus vulnérables. Son rôle prophétique n’est pas de se substituer aux institutions républicaines, mais d’éclairer leurs actions à la lumière des principes éthiques universels.

    Dans une démocratie moderne, les responsabilités doivent demeurer clairement définies. L’État gouverne, protège les citoyens et applique les lois. Les partis politiques élaborent des projets de société, participent à la compétition électorale et assument la responsabilité de l’exercice du pouvoir. Les Églises, quant à elles, accompagnent spirituellement les populations, forment les consciences et rappellent les valeurs fondamentales qui fondent la cohésion nationale.

    La confusion de ces missions peut fragiliser aussi bien l’action politique que l’autorité morale des institutions religieuses. Une Église qui apparaît trop proche des controverses politiques risque de voir son message spirituel interprété à travers un prisme partisan, alors que sa vocation est précisément de parler à l’ensemble de la Nation, sans distinction politique, sociale ou communautaire.

    Les responsables de la CENCO, de l’ECC et des autres confessions religieuses portent aujourd’hui une responsabilité historique. Leur parole influence des millions de Congolais et contribue à façonner le climat politique et social du pays. Cette influence constitue une richesse pour la Nation, à condition qu’elle demeure guidée par l’équité, l’indépendance, la cohérence et le souci constant de l’intérêt général.

    La République démocratique du Congo a besoin d’institutions républicaines fortes, de dirigeants responsables, de partis politiques crédibles et d’Églises pleinement fidèles à leur vocation prophétique. Une Église véritablement prophétique n’a pas vocation à remplacer les acteurs politiques ni à occuper durablement leur espace. Sa mission consiste à interpeller toutes les formes de pouvoir avec la même impartialité, à défendre la justice sans sélectivité, à promouvoir la paix sans calcul politique et à demeurer une référence morale pour l’ensemble de la société.

    La consolidation de la démocratie congolaise dépendra de la capacité de chaque institution à respecter les limites de sa mission constitutionnelle, civique ou spirituelle. C’est dans cette complémentarité des responsabilités, fondée sur le respect mutuel, l’exemplarité et la primauté de l’intérêt national, que la République démocratique du Congo pourra construire un État plus fort, une démocratie plus mature et des institutions durablement crédibles.

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