Les indépendances africaines : nécessité d’une critique radicale des théories économiques face au chaos institutionnel (Par Nico Minga – Économiste, auteur et géostratège)
Plus de soixante ans après nos indépendances, de nombreux pays africains se sont, bien malgré eux, transformés en laboratoires impitoyables de remise en question des dogmes économiques. Des territoires où les modèles rationnels volent en éclats, non par manque de ressources ou d’intelligence collective, mais à cause d’un mal plus profond, plus dérangeant : la prise en otage de l’État par des élites dysfonctionnelles, animées non par la raison, mais par l’instinct brut, celui d’hommes avides revêtus de cravates, d’écharpes et de titres pompeux.
Quand la forme cache la faillite de fond
Ce ne sont pas les théories économiques qui font défaut à ces États, mais leur inapplicabilité dans des environnements gangrenés par le clientélisme, la prédation et l’impunité. Les cravates sont là. Les conférences aussi. Les tableaux et les indicateurs s’alignent. Les manuels sont récités.
Mais la réalité se joue ailleurs : dans des circuits parallèles de pouvoir, dans les marges opaques où s’échangent les vraies décisions. L’économie devient alors une scène de théâtre grotesque, où les acteurs ne suivent plus le script du développement, mais improvisent avec une férocité cynique.
L’illusion des modèles dans des systèmes sans règle
Depuis les années 1980, les institutions internationales n’ont cessé de proposer des cadres de réforme basés sur les lois du marché, les incitations rationnelles, et la « bonne gouvernance ». Mais que valent ces modèles face à des individus qui contournent systématiquement les règles qu’ils prétendent incarner ? Que vaut une politique monétaire rigoureuse quand les banques sont détournées au profit de clientèles politiques ?
Quelle efficacité peut-on attendre des mécanismes de marché dans des économies où les plus grandes rentes proviennent du désordre organisé ? Dans ces contextes, l’Homo œconomicus est une fiction. Il cède la place à l’Homo opportunisticus, qui optimise non selon la productivité ou l’innovation, mais selon sa capacité à manipuler l’appareil d’État.
La fracture du capital institutionnel
Le développement ne repose pas d’abord sur le capital physique ou financier, mais sur un capital institutionnel : confiance dans la justice, stabilité des règles, prévisibilité de l’action publique. Or, là où ce capital est effondré, toute théorie économique devient un exercice abstrait et vain.
Ce n’est pas le savoir qui manque, c’est la volonté de transformation. Le problème n’est pas la pauvreté des idées, mais celle de l’éthique. On ne bâtit pas une économie durable avec des esprits formés à la prédation, fût-ce dans un langage moderne. Chaque déséquilibre macroéconomique chronique est l’aboutissement d’une infinité de petites trahisons quotidiennes, de renoncements répétés, de complicités silencieuses.
Ce que nous enseigne l’expérience de la gouvernance à l’africaine
Il faut avoir le courage de le dire : dans un passé encore récent, certains pays étaient dirigés non par de véritables élites, mais par des castes sans boussole collective. Animées par la pulsion, l’avidité, la domination immédiate, et une totale indifférence aux conséquences à long terme. Ce n’est pas une insulte, c’est une grille de lecture, un diagnostic. Et il est souvent plus pertinent que bien des modèles économétriques.
Face à ce constat, la solution ne réside pas dans une surenchère technocratique. Elle passe par une refondation du sens du pouvoir : un retour à l’éthique publique, à la primauté du bien commun comme finalité de l’action politique. Il faut moins de conférences et plus de courage. Moins de tableaux de bord, et plus d’exemplarité.
Le protocole ne doit plus servir à masquer le chaos. Il doit redevenir le symbole d’une rigueur, d’une exigence, d’un engagement sincère au service des citoyens, et non d’une prédation élégante.
Tirer les leçons du passé pour ouvrir un autre avenir
Pourtant, malgré ce sombre tableau, l’heure n’est pas à la résignation. Dans plusieurs pays africains, de nouvelles générations émergent, plus formées, plus conscientes, plus exigeantes. Certains dirigeants actuels montrent des signaux d’écoute, de réforme, voire d’ambition collective, à condition qu’ils acceptent de rompre avec les pratiques anciennes et d’assumer le poids des ruptures nécessaires.
La RDC, et bien d’autres pays du Sud, ne sont pas des anomalies. Ils sont les révélateurs d’un malaise global : celui d’un monde où la forme a pris le pas sur le fond, où l’économie est dévoyée par une politique sans cap moral. Comprendre cela, c’est déjà entamer un nouveau chemin, plus lucide, plus humain, et surtout, plus responsable.
Dans ces pays, le leadership en place essait de tirer lucidement les leçons du passé, l’intérêt national devrait être alors placé au-dessus des intérêts de clan, priorité donnée à la justice sur la loyauté partisane, l’histoire pourrait ainsi s’inverser. Et l’Afrique, loin d’être un cas d’exception ou d’échec, redeviendrait ce qu’elle aurait dû être : un espace d’innovation humaine, de souveraineté assumée et de dignité restaurée.
Joyeuse commémoration de l’indépendance à tous les Congolais !



Laisser un commentaire