Se tiendra ou ne se tiendra pas ? La question est sur bien de lèvres. Le président de la République en a fixé le cap le 17 juillet avec les chefs religieux, mais il reste que les conditions de la tenue du dialogue se préciseront chemin faisant. Qu’est-ce à dire ? Cependant, un fait important, à même de chambouler la donne de départ axée sur le Pacte social prôné par la CENCO/ECC, mérite d’être épinglé : le cardinal Fridolin Ambongo a brisé la glace, reconnaissant ainsi urbi et orbi l’agression rwandaise. Après, bien entendu, le passage des uns et des autres à Bujumbura et à Brazzaville. Le dialogue est donc plus porté vers un bouclier contre l’agresseur que la « congolisation » de la guerre de l’est sur fond de la détriangulation du consortium CENCO/ECC-C64-Rwanda. Déjà sur la sellette, le Rwanda et ses supplétifs de l’AFC-M23 et de « Sauvons le Congo », qui interféraient dans la relation CENCO/ECC-C64 sont dans une phase de neutralisation évidente. Lourde de conséquences, le report de la marche de la C64 s’entend, la sortie médiatique de l’archevêque de Kinshasa met la CENCO/ECC, à laquelle s’arrime l’opposition, en porte-à-faux par rapport à Kigali et consorts qui leur servaient de levier de pression contre Kinshasa.
« Nous sortons d’un entretien très très important avec le président de la République. Cet entretien fait suite aux initiatives que lui-même avait déjà prises en allant à la rencontre du chef de l’Etat du Burundi et puis du Congo-Brazzaville. Ce sont des échanges qui ont porté essentiellement sur des sujets d’intérêt national. A l’issue de ces échanges, nous avons eu à nous rendre compte que notre pays, la République Démocratique du Congo, a besoin de communion entre les fils et les filles du Congo, l’unité, la communion, pour être solides, pour être forts. Comme vous le savez tous, le pays souffre d’une agression qui vient essentiellement de l’est, du Rwanda. Nous le savons tous. Comment pouvons-nous faire face à cette agression si nous sommes divisés entre nous, les fils et les filles du Congo ? A l’issue de nos échanges, et face au danger, le chef de l’Etat, conformément à l’initiative qu’il avait déjà prise en allant trouver ses collègues chefs d’Etat des pays voisins, a levé l’option, et j’ai l’honneur de vous l’annoncer, le chef de l’Etat a levé l’option d’engager notre pays dans un dialogue entre fils et filles du Congo, un dialogue inclusif, naturellement aux conditions qui se préciseront chemin faisant. C’est l’occasion pour moi aujourd’hui, au nom de tous mes collègues qui sont ici, les chefs religieux, d’exprimer ma gratitude au président de la République qui, en tant que père d’une nation, d’une famille, s’est surpassé, s’est dépassé, je dirai, pour prendre cette initiative et inviter les fils et les filles du Congo à s’asseoir et à se dire ce qui ne va pas. Voilà pourquoi aujourd’hui, je lui dis de tout cœur merci pour cette hauteur. Merci aussi pour les autres chefs d’Etat qui nous ont aidés, notamment le président du Burundi et le président du Congo-Brazzaville. Nous pensons que, après que le président a levé cette option, dès lors que cette option est levée d’aller à un dialogue inclusif entre fils et filles du Congo, c’est à nous tous, ceux qui sont au pouvoir tout comme ceux qui sont dans l’opposition, de s’inscrire dans cette dynamique pour que cette initiative puisse aller de l’avant, porter des fruits, pour que tous les fils et filles du Congo puissent vivre enfin en paix, dès lors que les motifs d’agression à notre pays seront aussi enlevés. Voilà de façon synthétique le contenu de notre rencontre d’aujourd’hui avec le chef de l’Etat. Et nous, en tant que chefs des confessions religieuses, nous avons accepté cette mission que le chef de l’Etat nous confie et nous nous engageons à porter de l’avant comme un apostolat pour le grand bien de notre pays ». C’est en ces termes que le cardinal Fridolin Ambongo Besungu s’est, dans une vidéo de quatre minutes, exprimé le plus librement du monde après l’entretien que le président Félix Tshisekedi a eu avec les chefs religieux ce 17 juillet à la Cité de l’Union africaine, à Kinshasa/Mont-Ngaliema.
Ces propos ont et continuent à défrayer la chronique. Ils ont donné lieu à plusieurs interprétations selon qu’on est du pouvoir, de l’opposition, pro CENCO/ECC, voire supplétifs du Rwanda. Le régime de Kigali, par son chef, a aussi donné de la voix.
Si pour les partisans du pouvoir, le président Félix Tshisekedi est resté tout droit dans ses bottes et a fait adhérer ses hôtes à son appréhension du dialogue qui met de côté tous ceux qui ont pris les armes contre le pays au profit d’un pays voisin, ce n’est pas le cas de l’opposition. Réunie au sein de la C64, même si certaines fissures sont observées dans ses rangs, elle est d’avis que le chef de l’Etat a reculé face à la pression. Décalant sa marche sur le Palais de la Nation prévue pour le 22 juillet pour faire démissionner ce dernier, même si cela viole l’esprit et la lettre de l’article 64 de la Constitution, elle lui accorde, à la demande des chefs religieux, un bénéfice de doute et menace de reprendre la rue le 15 août si, entre-temps, rien de concret n’est entrepris pour la matérialisation effective du dialogue. Louant l’initiative qui a abouti à la relance du dialogue et appréciant à sa juste valeur la démarche de leurs pères spirituels, les pro CENCO/ECC sont convaincus que le président Félix Tshisekedi a fait bouger les lignes à coup de pression aussi bien à l’interne qu’à l’externe.
L’AFC-M23, ainsi que « Sauvons le Congo », tous liés à l’ancien président de la République Joseph Kabila, sont aussi sortis du bois. Ils rejettent le dialogue made in Tshisekedi et certains de leurs membres n’ont pas loupé l’occasion pour décocher des flèches en direction de la C64, l’accusant d’être complaisante envers le président de la République qui ne leur est pas étranger alors qu’ils avaient mobilisé des gens sur le terrain à l’occasion de la marche avortée.
Même Kigali ne s’est pas contenu. Dans une matinée politique avec l’establishment arc-bouté au FPR, parti au pouvoir, le président Paul Kagame a donné de la voix pour dire que vouloir faire disparaître l’AFC-M23, c’est faire disparaître le Rwanda.
Une déclaration lourde de conséquences
La reconnaissance par le cardinal Fridolin Ambongo, au nom de ses pairs religieux, de l’agression rwandaise contre le Congo dans sa partie orientale a fait l’effet d’un tonnerre. C’est pour la première fois après plusieurs années qu’un prélat catholique, de surcroît un des éminents membres de la CENCO, se soit rendu à l’évidence de la vraie situation qu’endure son pays. Jusque sous peu, la CENCO/ECC ne voyait pas les choses sous le prisme d’agression, mais plutôt de discorde entre Congolais. Raison pour laquelle tout le monde devait se retrouver dans le cadre d’un dialogue inclusif devant déboucher sur le « Pacte social pour le mieux-vivre en RDC et dans les Grands Lacs. Cependant, la grande équation était celle de savoir comment le Rwanda, qui enfourche l’AFC-M23 et « Sauvons le Congo » comme chevaux, et dont les profondes revendications sur le Congo sont de plus en plus mises en exergue, pouvait être amené à retirer ses troupes de la RDC, lui qui botte en touche malgré les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies, voire les sanctions lui infligées par la première puissance mondiale.
Qu’est-ce qui a conduit à ce revirement de la CENCO/ECC qui se répandait en dithyrambes pour le président rwandais pris comme exemple en matière de gouvernance et dont elle s’est même félicitée de la magnanimité à l’occasion d’une virée dans la région ? Est-ce c’est seulement maintenant que cette coalition religieuse réalise que le Congo, qui compte des fidèles catholiques et protestants parmi les millions d’âmes fauchées à l’est, est agressé principalement par un de ses voisins, le Rwanda ? La réponse est non. Le cardinal Fridolin Ambongo qui, pour la première fois a salué la hauteur du chef de l’Etat, le dit lui-même en déclarant : « Nous le savons ».
Pourquoi donc ce long silence qui frise la complicité eu égard à un peuple meurtri ? Est-ce au nom de la neutralité dont se sont prévalus à un moment donné les pères spirituels ? Fallait-il sacrifier la vérité sur l’autel de la neutralité ? Mgr Nshole n’arrêtait de dire que c’est tout le monde qui tue à l’est : AFC-M23, RDF et FARDC. On ne peut donc prendre position pour les uns et condamner les autres !
Toute réponse immédiate sur ce changement de cap serait hâtée. Les navettes diplomatiques entre Kinshasa, Bujumbura et Brazzaville sont loin de livrer leurs secrets. Qu’est-ce que le président Félix Tshisekedi s’est dit avec ses homologues burundais et congolo-brazzavillois ? Qu’est-ce que ces derniers ont dit à leurs hôtes, chefs religieux et opposants rdcongolais ?
Ont-ils finalement fait voir à leurs interlocuteurs, président de la République, chefs religieux et opposants congolais, le danger que court, il y a plus de trente ans, leur pays, victime d’une agression, somme toute banalisée par d’aucuns, préoccupés par le maintien ou la conquête du pouvoir ? Rien n’est moins sûr.
De toute évidence, la déclaration du cardinal Fridolin Ambongo est lourde de conséquences. Elle change le paradigme du dialogue vu au départ par la CENCO/ECC comme une démarche devant déboucher sur le pacte ci-haut indiqué, « congolisant » la crise à l’est et offrant aux fils égarés du Congo une place au soleil, tout en sauvant le Rwanda des griffes de la communauté internationale. C’est donc un nouveau dialogue qui est en perspective. Il se révèle un bouclier à l’interne contre l’agresseur et ses supplétifs.
Détriangulation des alliés
Une autre conséquence de la déclaration de l’archevêque de Kinshasa est la « détriangulation », entendue en psychologie systémique comme une stratégie de communication visant à neutraliser un tiers qui interfère dans la relation entre deux personnes. Dans le cas d’espèce, le tiers, c’est le Rwanda, doublé de ses supplétifs AFC-M23 et « Sauvons le Congo », tandis que les deux personnes sont, d’une part, la CENCO/ECC, et, d’autre part, la C64 et apparentés. Point de dessin, les trois entités, même si leurs objectifs divergent, ont une intersection : le départ de Félix Tshisekedi du pouvoir. En attestent les faits et gestes des uns et des autres. Et de manière stratégique pour le triomphe de leur combat, Kigali et ses supplétifs sont le levier de pression, comme bras armé, contre Kinshasa. Est-ce la raison pour laquelle la CENCO/ECC, et encore moins l’opposition, se réservent depuis belle lurette de dénoncer et de condamner l’agression rwandaise ? Le contraire aurait étonné. Cela reviendrait à scier la planche sur laquelle on est assis.
Par la force des choses, la reconnaissance de l’agression rwandaise sonne le glas. Il s’ensuit une « détriangulation » du consortium CENCO/ECC-C64-Rwanda en ce qu’elle met en porte-à-faux la grande coalition religieuse congolaise par rapport au régime rwandais. Kigali est désormais vu sous les lunettes de l’agresseur. Ce qui ne peut être du goût de Paul Kagame qui s’accommode des « hommes de Dieu » pour faire avaler les couleuvres aux Congolais, « congolisant » du même fait la crise à l’est qui a englouti des millions d’âmes innocentes, et de matelas pour amortir le choc dû à l’extérieur.
Qui a crié à la limite des Accords de Washington ? Qui a dénoncé la soi-disant arnaque, fustigeant leur durée fixée à 99 ans ? N’est-ce pas que depuis le Vatican, le cardinal Fridolin Ambongo s’est interrogé sur la télévision KTO pourquoi tout le monde a peur du président américain Trump. Les faits sont donc légion pour attester de la propension au rapprochement entre Kigali et la CENCO/ECC à laquelle s’arrime la C64. Dans ce cas, reconnaître le Rwanda comme agresseur du Congo, c’est comme mettre du sable dans l’engrenage des rapports entre les deux alliés et polluer ipso facto leurs relations qui ont un impact certain sur l’envergure de la C64, sous-traitant politique du Rwanda par le biais des prélats catholiques et protestants.
Les ultimatums de l’opposition à l’endroit du pouvoir, assortis des menaces, ne sont que des gesticulations des organisations politiques sans véritables assises dans le pays. Que peuvent-elles sans la CENCO/ECC qui leur donne des ressorts pour vendre des vacuités sur la révision ou le changement de la Constitution ? Le branle-bas qui s’observe au sein de la C64 est le reflet d’une occasion manquée. Personne ne sait de quoi sera fait le 15 août après tous ces reports. Il n’est pas exclu que les pères spirituels subissent aussi la pression de la part de leurs fidèles qui qualifient de déviationnisme leur agir même s’ils ne le crient pas sur tous les toits.
Moïse Musangana (A partir de Fès, au Mar
oc)
