Pourquoi Félix Tshisekedi ne peut pas s’aligner sur Moscou  (Par Nico Minga, Économiste et Géostratège)

L’Est de la République démocratique du Congo demeure l’un des principaux foyers de tension du continent africain. Selon les Nations unies, le conflit a déjà provoqué près de 8 millions de déplacés internes, faisant de la RDC la plus importante crise de déplacement en Afrique. Malgré l’adoption de la résolution 2773 du Conseil de sécurité des Nations unies le 21 février 2025, exigeant le retrait du M23, la cessation de tout soutien extérieur et le respect de la souveraineté congolaise, la situation sécuritaire continue de se détériorer.

Dans ce contexte, une question revient régulièrement. Pourquoi le président Félix Tshisekedi ne ferait-il pas appel à la Russie pour mettre fin à l’agression dont la RDC est victime ? La réponse tient moins à une préférence politique qu’aux profondes contraintes géopolitiques, économiques et diplomatiques auxquelles le pays est confronté.

Un jeu d’alliances qui réduit les marges de manœuvre 

Depuis son arrivée au pouvoir en 2019, Félix Tshisekedi a inscrit la RDC dans une stratégie de rapprochement avec les États-Unis, l’Union européenne et leurs partenaires. Cette orientation s’est renforcée avec la signature, le 4 décembre 2025, du Partenariat stratégique RDC–États-Unis sur les minerais critiques, puis avec l’accord de paix signé à Washington entre la RDC et le Rwanda le 27 juin 2025, sous médiation américaine.

Dans le contexte de la guerre en Ukraine, un réalignement militaire vers Moscou serait interprété par Washington et Bruxelles comme une rupture stratégique majeure. Une telle décision pourrait fragiliser les relations avec les principaux bailleurs internationaux, alors même que la RDC bénéficie d’importants programmes du FMI, de la Banque mondiale, de la Banque africaine de développement ainsi que d’un soutien budgétaire de plusieurs partenaires occidentaux.

Une histoire qui n’a jamais créé de véritable alliance 

Contrairement à l’Angola, à l’Algérie ou au Mozambique, la RDC n’a jamais entretenu de relation militaire privilégiée avec Moscou. Durant la guerre froide, le régime de Mobutu était l’un des principaux alliés africains des États-Unis. Après la disparition de l’Union soviétique en 1991, les relations avec la Russie sont restées limitées à quelques échanges diplomatiques et commerciaux, sans véritable partenariat stratégique.

Cette absence d’héritage militaire rendrait aujourd’hui une coopération sécuritaire de grande ampleur particulièrement complexe.

Une dépendance économique qui limite les choix 

La RDC reste fortement intégrée au système financier international dominé par les institutions occidentales. Les programmes du FMI et de la Banque mondiale ont contribué à stabiliser les finances publiques et à restaurer la crédibilité macroéconomique du pays. Une rupture brutale avec ces partenaires exposerait Kinshasa à un risque accru de réduction des financements concessionnels, de dégradation de la confiance des investisseurs et d’augmentation du coût du financement extérieur.

Sur le plan militaire, les FARDC utilisent des équipements provenant de multiples fournisseurs, notamment occidentaux, chinois et africains. Introduire massivement des systèmes russes supposerait une profonde transformation de la logistique, de la maintenance, de la formation et des chaînes d’approvisionnement.

Une compétition mondiale autour des minerais stratégiques 

La guerre dans l’Est de la RDC dépasse largement les seules considérations sécuritaires. Selon Global Witness, plus de 1 400 tonnes de coltan auraient quitté les zones contrôlées par le M23 vers le Rwanda en une année. Les exportations rwandaises de coltan ont fortement progressé ces dernières années, alimentant les interrogations sur l’origine réelle d’une partie des minerais exportés.

Derrière le conflit se trouvent des chaînes d’approvisionnement mondiales alimentant les industries des batteries, des semi-conducteurs, des téléphones intelligents et de l’intelligence artificielle. Les États-Unis ont répondu par le Partenariat pour la sécurité des minerais, tandis que la Chine poursuit depuis plus de vingt ans sa stratégie d’investissements fondée sur les infrastructures contre ressources. L’Union européenne, malgré plusieurs initiatives, peine encore à proposer une stratégie suffisamment compétitive.

Le précédent russe en Afrique 

Les expériences africaines invitent également à la prudence. Depuis 2018 en République centrafricaine, puis au Mali à partir de 2021, les sociétés militaires russes, notamment le groupe Wagner puis ses structures successeures, ont développé un modèle reposant sur une assistance sécuritaire en échange d’avantages économiques et miniers.

Si certaines interventions ont permis de renforcer ponctuellement la sécurité de certains régimes, elles ont également suscité de nombreuses critiques concernant des violations des droits humains, l’opacité des contrats et la dépendance créée vis-à-vis d’acteurs privés. Pour un État confronté à des défis de gouvernance comme la RDC, un tel modèle présenterait d’importants risques institutionnels.

Une équation régionale extrêmement sensible 

L’arrivée de la Russie modifierait profondément l’équilibre stratégique des Grands Lacs.

Plusieurs rapports du Groupe d’experts des Nations unies ont estimé que plusieurs milliers de militaires rwandais, parfois évalués entre 7 000 et 12 000 hommes au plus fort des offensives de 2025, ont appuyé les opérations du M23.

Dans un tel contexte, une coopération militaire russo-congolaise pourrait être interprétée par Kigali comme une escalade régionale et compliquer davantage les efforts diplomatiques menés sous l’égide de l’Union africaine, de la SADC, des États-Unis et du Qatar.

Un pragmatisme stratégique 

Le choix de Félix Tshisekedi apparaît ainsi davantage comme une stratégie de gestion des contraintes que comme un alignement idéologique. Kinshasa cherche simultanément à renforcer les FARDC, à consolider ses partenariats avec les États-Unis, la Chine, l’Angola, l’Afrique du Sud et d’autres partenaires africains, tout en maintenant la pression diplomatique sur le Rwanda.

D’aucuns cherchent à savoir si la Russie pourrait apporter une assistance militaire ponctuelle. Il est primordial de déterminer si la RDC peut aujourd’hui supporter le coût géopolitique, économique et diplomatique d’un réalignement stratégique vers Moscou.

À ce stade, la réponse demeure largement négative. La priorité de Kinshasa reste de préserver l’appui financier international, de sécuriser ses chaînes d’investissement dans les minerais critiques et d’éviter que le conflit de l’Est ne devienne un nouveau théâtre de confrontation entre les grandes puissances.

Dans un monde de plus en plus polarisé, le pragmatisme constitue sans doute, pour Félix Tshisekedi, l’option la moins risquée, même si elle ne produit pas encore la paix durable que les Congolais attendent depuis près de trois décennies.

Remake du z6 février 2026

 

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