Au-delà des sièges occupés : la culture du remplissage des salles étouffe la véritable valeur de la musique congolaise

( Par Patience Kimina, Journaliste, Chercheure indépendante)

Le concert donné, dimanche 12 juillet, par la légende de la musique congolaise Koffi Olomidé au Stade Roi Baudouin, en Belgique, à l’occasion de son 70ᵉ anniversaire, aurait dû être célébré comme un moment historique. Une carrière exceptionnelle de plus de quatre décennies, des centaines de chansons devenues des classiques, plusieurs générations d’artistes inspirées et des millions de mélomanes conquis à travers le monde : voilà ce qui devrait constituer le véritable sujet du débat.

L’opinion congolaise a préféré déplacer le centre de la discussion

Pourtant, une fois de plus, une partie de l’opinion congolaise a préféré déplacer le centre de la discussion.

Au lieu d’analyser la qualité artistique de la prestation, la richesse du répertoire, la performance scénique ou encore la portée symbolique de cet anniversaire, les réseaux sociaux se sont transformés en tribunaux. Où le nombre de sièges occupés est devenu le seul critère permettant de juger le succès ou l’échec d’un spectacle.

Cette tendance révèle malheureusement une maladie culturelle qui s’installe progressivement dans notre manière d’apprécier l’art : la culture du remplissage des salles.

Depuis quelques années, les concerts des artistes congolais ne sont plus évalués selon leur valeur artistique, mais selon des indicateurs purement quantitatifs.

On ne parle plus de la qualité de l’orchestre, de la créativité de la mise en scène, de la puissance des interprétations ou de l’émotion transmise au public. La seule question qui semble désormais compter est : « Combien de personnes étaient présentes ? »

Cette manière d’apprécier la musique réduit l’œuvre artistique à une simple opération comptable.

Pourtant, l’histoire de la musique mondiale nous enseigne exactement le contraire.

Plusieurs concerts devenus historiques n’ont jamais affiché complet. Ce qui leur a donné leur place dans la mémoire collective, c’est leur impact culturel, leur qualité artistique et l’héritage laissé aux générations futures.

Dans le cas de Koffi Olomidé, les Congolais semblent parfois oublier l’immensité de son parcours. Peu d’artistes africains peuvent se prévaloir d’avoir porté la musique congolaise sur les plus grandes scènes internationales pendant plus de quarante ans. Son œuvre a traversé les générations, influencé des centaines de musiciens et participé à faire rayonner la rumba congolaise bien au-delà des frontières nationales.

Une célébration d’une vie consacrée à la musique.

Un anniversaire de 70 ans n’était pas simplement un concert. C’était une célébration d’une vie consacrée à la musique.

Les véritables « Koffiphiles », les mélomanes qui ont grandi avec ses chansons, les artistes qu’il a inspirés et les amoureux de la rumba auraient dû saisir cette occasion pour témoigner leur reconnaissance envers celui qui demeure l’un des plus grands ambassadeurs culturels de la République démocratique du Congo.

La reconnaissance est une valeur essentielle dans toutes les grandes nations.

Les États-Unis célèbrent leurs artistes. La France honore ses chanteurs. Le Nigeria protège ses icônes musicales. Le Sénégal met en valeur ses légendes vivantes. Pourquoi les Congolais semblent-ils parfois incapables d’honorer leurs propres géants sans chercher d’abord leurs faiblesses ?

Critiquer est légitime dans toute société démocratique. Aucun artiste n’est au-dessus de la critique. Mais encore faut-il que celle-ci soit équilibrée, constructive et proportionnelle aux mérites de celui qui est jugé.

Réduire quarante ans d’excellence artistique au nombre de spectateurs présents lors d’une soirée est une injustice historique.

Il ne s’agit pas ici de défendre aveuglément Koffi Olomidé ni de nier que chaque événement peut connaître ses limites organisationnelles. Il s’agit plutôt d’interroger notre rapport collectif à nos propres symboles culturels.

Pourquoi sommes-nous souvent les premiers à diminuer ceux qui ont contribué au prestige de notre pays ?

Pourquoi cherchons-nous davantage les statistiques que les émotions ?

Pourquoi préférons-nous les polémiques à la célébration de notre patrimoine culturel ?

Une nation qui ne célèbre pas ses icônes finit par perdre sa mémoire collective. Les artistes ne sont pas seulement des chanteurs ; ils sont les témoins d’une époque, les gardiens d’une identité culturelle et les ambassadeurs silencieux d’un peuple.

La République démocratique du Congo possède l’un des patrimoines musicaux les plus riches du continent africain. Cette richesse n’existe pas par hasard. Elle est le fruit du travail de plusieurs générations d’artistes qui ont consacré leur vie à construire cette réputation internationale.

Koffi Olomidé fait incontestablement partie de ces bâtisseurs.

Qu’on apprécie ou non son style musical, qu’on partage ou non certaines de ses prises de position, son apport à la musique congolaise demeure incontestable.

À 70 ans, monter encore sur une grande scène internationale, interpréter un répertoire aussi vaste et continuer à rassembler plusieurs générations mérite avant tout du respect.

L’heure n’est donc pas à la moquerie, mais à la reconnaissance.

Car un peuple qui honore ses artistes enseigne à sa jeunesse la valeur de l’excellence, de la persévérance et de la fidélité à son identité culturelle.

Au-delà du nombre de sièges occupés, retenons l’essentiel : Koffi Olomidé continue d’écrire l’histoire de la musique congolaise. Les salles se remplissent ou se vident selon les circonstances, mais les œuvres, elles, demeurent. Les chiffres passent, les légendes restent.

Et lorsqu’une légende célèbre ses 70 ans de vie et plus de quarante ans de carrière, la plus belle réponse d’un peuple n’est pas le sarcasme, mais la gratitude.

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