La com’ après 2025: Bagarre du tic au tac
(Par Professeure Madeleine Mbongo Mpasi)
L’an 2025 : fin du 1er quart de siècle du 2ème millénaire. En guise de bilan, l’on constate que cette année a porté la couronne de « la communication satellitaire ». A ce jour, effectivement, 15.965 satellites circulent dans les cieux et scintillent sur nos têtes. Du jamais vu.
Mais survint le 3 janvier 2026. A cette date précise, la valeur de ce nombre s’est retrouvée reconsidérée. Le sens profond s’est déplacé du chiffre vers l’opérabilité de ces outils de communication. Notre chronique va s’y pencher.
1. Le casus autorisant la réflexion porte sur ce samedi, 2h01, à Caracas, capitale du Vénézuela. Au cours de cette nuit, le communicationnel s’est montré à la fois destructeur et édificateur. Il le fut par mer, sur terre et par air.
Le communicationnel comme facteur destructeur : tous les radars de l’armée du Vénézuela ont été rendus aveugles ; toutes les batteries anti-aériennes réduites au mutisme. Le communicationnel comme agent édificateur : des hélicos de l’Us air force ont osé voler à ras des toits des maisons de Caracas ; des marines américains guidés par la lumière infrarouge ont pénétré jusque dans la chambre à coucher du Président et de madame Cilia Flores Maduro. Le couple fut enlevé, menottes aux poignets, sorti du Vénézuela et emmené aux Etats-Unis.
Et pourtant, ce ne sont pas des missiles aériens qui manquaient. L’armée de l’air vénézuelienne était dotée d’avions de combat Sukhoï russes, voire des chasseurs américains. La guerre électronique était même envisagée, l’armée étant équipée d’avions de reconnaissance Falcon fabriqués par le français Dassault. Nombreux outils et armes de combat, cependant neutralisés.
2. En fait, depuis la reconfiguration initiée par la théorie dite instrumentaliste, avec notamment Pierre Rabardel (1995), il n’est plus permis de réduire l’activité de l’outil à ses usages quelconques. Et concernant précisément l’info-com, le sociologue Manuel Castells (1998) exhorte, depuis la survenue d’Internet, de ne plus considérer les outils de communication en tant que forces autonomes.
Certes, ces outils ont augmenté leur vitesse de transmission, mais la performance en communication n’est plus déterminée que par deux vertus : l’instantanéité et l’interactivité. Retournons au cas d’école du Vénézuela.
D’une part, le général Dan Caine, chef EM interarmes, a révélé que l’opération a dû sa réussite à une coordination parfaite entre près de 150 avions, hélicoptères, drones et unités au sol. D’autre part, le Président Trump, qui a suivi le raid depuis son domicile à Mar-a-Lago, a affirmé sur Fox News : « C’était incroyable de voir le professionnalisme en temps réel, la qualité du commandement ». Et son statut de principal récepteur de l’information a été confirmée : c’est lui qui a publié la photo de Nicolas Maduro capturé et menotté.
3. Effectivement, plus que jamais aujourd’hui, toute opération de communication se doit préfigurer l’action en retour provenant du récepteur. Et il faut s’y attendre : la réaction peut être logique ou illogique, stabilisatrice ou disruptive. Le plus utile à retenir est que ces réactions attendues du récepteur entrent dans l’ordre de la franchise, du vrai ainsi que de la non-complaisance. De ce fait, vouloir forger une réaction par la manipulation est une grossière erreur. C’est se tromper soi-même, c’est se mordre la queue. Tel fut le sort des médias d’Etat en partis uniques.
Une illustration récente éclaire ce propos. Le Chef de l’Etat a ordonné la salubrité de Kinshasa la capitale à la 53e réunion du conseil des ministres, le 25 juillet 2025. Il a été renchéri, à l’interne : « Un rapport circonstancié assorti des propositions concrètes devra être présenté au Conseil des ministres dans un délai de 7 jours ».
Mais, à l’externe le public a reçu le message, l’a intégré dans son propre réalisme et a découvert un profond décalage entre vœux et faits.
L’émetteur du contenu, le Chef de l’Etat, a redécouvert la réalité et donné raison à l’opinion, en désavouant en public l’autorité urbaine dans l’allocution au Congrès le 8 décembre. Kinshasa est redevenu une « mission prioritaire et non négociable ».
4. On peut le voir, le public récepteur de l’information est bien plus qu’un simple consommateur. Il faut l’appréhender plutôt comme un réactif, au sens chimique du mot. D’un côté le réactif participe à la recomposition des matières de départ, pour engendrer un produit nouveau. De l’autre côté, le réactif aide à détecter et rendre tangibles, et de façon objective, les caractéristiques innovées apparaissant après la mixture. Les acteurs publics ignorent souvent cette donne fondamentale.
Les réactions du public sont encore plus sévères lorsqu’il arrive que l’émetteur lui-même produit des contenus peu cohérents ouvrant la voie au doute. Comment, par exemple, annoncer un repli stratégique d’Uvira par l’armée nationale, tombé le 10 décembre, et deux mois après juger publiquement 124 militaires et policiers pour abandon de poste sur le même site ?
Or, il en va de la communication comme de la chimie. Le nouveau produit n’est généré qu’en fonction des matières premières d’origine. Nul produit nouveau ne peut provenir de matériaux de départ périmés ou de malfaçon. A l’arrivée la réaction est réputée d’avance comme franche et authentique, sans complaisance. Telle est la nouvelle culture engendrée par les nouveaux outils de communication.
5. A l’ère contemporaine il devient, en effet, assez ridicule de vouloir censurer les récepteurs. Un seul récepteur réduit au silence par menace des services publics ou de procès judiciaire dissimule en réalité de très nombreux possesseurs d’outils androïdes, tous étant d’office créateurs potentiels de contenu subversifs.
En fait, la lutte contre un contenu n’est mieux accomplie que par la création d’un contenu contraire. C’est la tâche la plus difficile, on le reconnait. Illustration : Donald Trump capture Nicolas Maduro et clame le même jour : « Nous allons nous installer là-bas et gérer les affaires ». Dès le lendemain, le subversif journal Médiapart désapprouve l’action : « coup d’Etat de Trump au Vénézuela ». Le jour après, le secrétaire d’Etat Marco Rubio vient recentrer les angles : « les Etats-Unis ne gouverneront pas le Vénézuela au quotidien ».
Tel est le jeu de scène imposé par les mutations communicationnelles de la culture numérique. Parole contre parole, instantanée. C’est d’ailleurs là l’origine même du nom donné à la plateforme à succès TikTok.
Ici se joue la dualité normale de toute vie, qui évolue naturellement du tic au tac. Comme se réaliseront en 2006 les défis du rapport de la communication au pouvoir d’Etat.
