L’auto-colonisation (Mukadi Ilunga SJ)
Depuis plusieurs années, de nombreux pays postcoloniaux vivent une forme d’auto-colonisation, c’est-à-dire un processus insidieux par lequel une société en vient à se mentir à elle-même jusqu’à altérer sa propre conscience.

Cette stratégie, souvent entretenue par le pouvoir politique, consiste à désigner la réalité par son contraire afin de rendre la critique et la prise de conscience collective presque impossibles.
Je puis en donner quelques exemples. Dans plusieurs pays issus de l’expérience coloniale :
1) L’aide est appelée « coopération », transformant une relation asymétrique en échange prétendument égalitaire.
2) Les arrangements et les fraudes sont rebaptisés « élections » : le rituel démocratique subsiste, mais sa substance disparaît.
3) La dépendance économique, sécuritaire ou technologique devient un « partenariat stratégique », maquillant une sujétion en choix souverain.
4) Certains lieux de culte se transforment en espaces dionysiens, dominés par l’émotion et la performance, tout en étant désignés comme des églises.
5) Le détournement est dissimulé sous des termes administratifs anodins : « frais de mission », « appuis logistiques », « frais de représentation ».
Ces pratiques ne relèvent pas d’une domination extérieure visible, mais d’un mécanisme intérieur qui s’ancre dans le langage et les représentations collectives. Le mensonge à soi devient alors une norme, répétée jusqu’à ne plus être perçue comme telle.
Les mots cessent dès lors de décrire le réel : ils le travestissent. Une distance croissante s’installe entre l’expérience vécue et sa désignation, produisant une confusion durable. La vérité n’est plus affrontée, mais contournée.
Ce glissement ouvre la voie à un nihilisme pratique : sans nier la vérité, on refuse de la regarder en face. L’auto-colonisation apparaît ainsi comme une aliénation intérieure, où le langage détourne progressivement la conscience de sa capacité d’auto-critique.
